Les attractions du Louxor pendant les années 1920, III : dernières trouvailles …

Notre premier article sur les attractions du Louxor pendant les années 20 a attiré l’attention de deux connaisseurs, François Ravez  et Les Cook – spécialiste anglais de la guitare hawaïenne et tout particulièrement de Gino Bordin et des musiciens et danseurs Kanui et Lula. Ils nous ont aimablement fourni des informations et des illustrations sur certains des artistes peu connus évoqués dans notre article et dont il est difficile pour le non spécialiste de retrouver la trace1. Nous les remercions de leur contribution qui nous permet ainsi de combler des lacunes…
Revenons par exemple à Kanui et Lula dont le spectacle de danses hawaïennes connut un joli succès en France, sur les scènes européennes et jusqu’en Amérique du Sud  pendant les années 20 et 30.

Kanui (photo dédicacée à Marius Kowalski le 15 février 1923, collection Christophe Leroy)


Comme nous l’a précisé François Ravez, « on sait maintenant que contrairement à Kanui qui était un véritable Hawaïen d’Honolulu, Lula – de son vrai nom Lucie Schmidt – était française et originaire d’un petit village de l’Aisne. En 1941, les Hawaïens de Paris (de nationalité américaine donc) sont rentrés au pays sauf Kanui qui est resté avec Lula malgré les risques liés à l’Occupation allemande. »
 À l’occasion de leur passage à l’Olympia en avril 1920, Kanui et Lula eurent droit à un article fort élogieux dans Comœdia (signalé par François Ravez), intéressant à plus d’un titre. Par sa rareté d’abord : c’est la seule critique que l’on nous a signalée à ce jour. De plus, ce  texte, très «  daté » – c’est le temps des expositions coloniales –,  est aussi révélateur du trouble et de la fascination mêlés pour « l’exotisme », ici incarné par « la princesse Lula », Lula «  impudique et chaste », son « corps passionné » qui « vibre en des ondulations de roseaux courbés par le vent » …

Comœdia,  1er avril 1920, p.3

Des visages et parfois des silhouettes apparaissent. Par exemple nous découvrons le  longiligne Zibral et son visage en lame de couteau, présenté dans les programmes du Louxor (8 août 1924, 21 mai 1926) comme « célèbre comique excentrique sur monocorde de l’Olympia »… Grâce aux clichés de la collection de Les Cook, nous le voyons ici avec ce drôle d’instrument « fabriqué avec un balai et un pavillon de phono » (explication fournie par François Ravez). Sur ces photos, prises dans les années 50, début 60, Zibral reprend ses numéros des années 20, ceux-là mêmes que le public du Louxor venait applaudir.

Zibral et son monocorde, accompagné par le guitariste Gino Bordin sous le pseudonyme de Mc Gony (Source : Les Cook)

Nous avions cité, parmi les habitués du Louxor, René de Buxeuil, « le célèbre chansonnier aveugle » selon les termes du programme. Chansonnier ? Mais aussi musicien : le voici représenté ici, au piano ou à l’accordéon, tellement plus vivant qu’un simple nom sur une liste !

René de Buxeuil (au Louxor les semaines du 11 avril et 10 octobre 1924)

Et un certain Cambardi s’avère être un spécialiste de la chanson grivoise, précision apportée par François Ravez qui nous envoie aussi cette photo :

Légende : « Ah les fausses naïvetés de paysanneries, les commodités des refrains tel que « la traderiquette »… Combien permettent-ils de sous-entendus grivois, escamotés avec allégresse mais dont malicieusement les duettistes ont su indiquer sainement la grasse gauloiserie ! »

Nous avions déjà souligné le rôle du disque qui a largement contribué à la notoriété de beaucoup de ces artistes et amélioré leur situation financière, par nature précaire. Par exemple, un des programmes du Louxor citait un certain Valiès : il s’agit du chanteur Marcel Valiès qui enregistra pour la maison Odéon. 

Marcel Valiès – Catalogue Odéon (Source : F. Ravez / Les Cook)

Lorsqu’il se produit sur la scène du Louxor – semaines du 5 septembre 1924 et 2 octobre 1925 –, Robert Marino (1890-1974), de son vrai nom Robert Duguet, en est encore à ses débuts. Annoncé sur le programme comme « ténor à la Scala de Milan », il est cependant permis de douter qu’il ait déjà pu appartenir à cette prestigieuse maison, mais il était sans doute tentant d’associer les termes pour attirer le public … Il devait plutôt s’agir des music-halls « La Scala » (de Paris ou de Marseille), deux salles de bonne tenue. Il chante néanmoins le répertoire d’opéra pendant la seule saison 1925-1926 au Théâtre de Monte Carlo2 (où l’on donnait aussi bien du lyrique, du théâtre que des variétés, contrairement à « l’Opéra de Monte Carlo », dédié exclusivement à l’art lyrique).
Mais Robert Marino fut aussi, et avant tout, un chanteur (et compositeur ou parolier) de variétés, apprécié du grand public pour les mélodies populaires dans lesquelles sa voix de « ténorino » faisait merveille. Il enregistre « en exclusivité » pour les disques Pathé et fait des tournées à l’étranger (photo ci-dessous : Égypte, 1928).

Robert Marino en tournée en Égypte en 1928, Catalogue Pathé, avril 1931  (Source F. Ravez/Les Cook)

Le catalogue Pathé d’octobre 1931 vient confirmer cette réussite professionnelle : « Marino, ténor du théâtre de Monte-Carlo, a obtenu le Prix de la chanson, avec son enregistrement de Lise et Colin. »  Parmi les autres succès à son actif, d’autres titres tout aussi délectables : Un peu d’amour ou encore Si j’étais un rayon de lune …

Catalogue Pathé , octobre 1931

La longue liste de son répertoire est consultable sur le site de la Bibliothèque nationale de France et des enregistrements accessibles sur Internet permettent de retrouver avec plaisir cette voix de ténorino caractéristique des années 20 et 30, par exemple dans la version française de Funiculi Funicula : l’Amour s’en vient, l’amour s’en va  ou La Paloma.

Grâce à Les Cook, nous apprenons que, derrière la mention laconique du programme du Louxor des semaines des 22 et 29 octobre 1926 (« Lordy, mandoliniste »), se cache un musicien virtuose de cet instrument, Gabriel Lordy, « le roi de la mandoline et du banjo ». 

(Source : Les Cook)

Pour clore cette évocation, nous vous proposons une galerie de portraits qui vient compléter les illustrations des articles précédents. S’il est vrai que le Louxor était avant tout un cinéma, ces noms et ces visages suggèrent la richesse et l’étonnante diversité des artistes qui assuraient les intermèdes : musiciens classiques de talent, chanteurs se produisant aussi bien sur de grandes scènes que dans des cinémas de quartier pour arrondir leurs fins de mois – face, on peut l’imaginer, à des publics parfois indifférents, voire chahuteurs –, artistes vieillissants, contraints de courir le cachet ou au contraire, artistes débutants pour lesquels les attractions de l’entracte étaient un tremplin vers une gloire espérée, que certains ont parfois trouvée…
Les dates entre parenthèses sont celles des semaines pendant lesquelles ces artistes se sont produits au Louxor (ordre chronologique selon la première prestation de l’artiste au Louxor).


Annie Musitelli avec la collaboration de François Ravez et Les Cook © Les Amis du Louxor

Notes :
1- On lira aussi l’article de Nicole Jacques-Lefèvre sur Achille Daras : Attractions du Louxor, II : La vie d’artiste
2- Source : site de l’AFAS (Association française des archives sonores et audiovisuelles). Merci à Jean-Marcel Humbert pour ses recherches complémentaires sur Robert Marino.