6 octobre 1921 : inauguration du Louxor

« Luxe », « confort », salle « somptueuse » …

Le jeudi 6 octobre 1921, le Figaro annonçait à la page « Figaro-Théâtre » la soirée de gala offerte par M. Henry Silberberg à l’occasion de  l’inauguration de la « somptueuse salle Louxor ».

Le Figaro, 6 octobre 1921

Le Figaro, 6 octobre 1921

La semaine suivante, la revue hebdomadaire Cinéa se faisait l’écho de cette soirée dans  sa rubrique « Derrière l’écran »(Document signalé par Louise Prulière). Le journaliste qui a assisté à ce gala en  présence des « principales personnalités de l’art et de l’industrie cinématographique »   ne cache pas son enthousiasme. Regrettons seulement qu’il n’ait pas songé à indiquer le programme !
Cinéa, 15 octobre 1921 (page 15)

Jeudi dernier, 6 octobre, a eu lieu l’ouverture de la nouvelle et somptueuse salle Louxor que M. Henri Silberberg a fait édifier au coin du boulevard Magenta et du boulevard de la Chapelle.
La salle Louxor entièrement construite en ciment armé, a été artistiquement décorée, dans le style égyptien, par M. Amédée Tibéri, qui s’est heureusement inspiré des antiquités du musée du Louvre.
Fort bien choisi, le premier programme a été applaudi par une brillante assistance, parmi laquelle nous avons reconnu les principales personnalités de l’art et de l’industrie cinématographique qui avaient tenu à honorer de leur présence l’inauguration de cette nouvelle salle.
Un superbe orgue électrique Abbey est joint au bon orchestre de M. Rémond, dont les adaptations musicales méritent d’être applaudies.
Pendant l’entracte, nous avons visité la cabine de projection qui est une des plus belles de Paris et dont la projection est impeccable.
Les 1 300 places de Louxor vont être accessibles au public parisien tous les jours, matinée et soirée.
Vu le luxe, le confort, les beaux programmes et la bonne musique, nous ne doutons pas qu’avant peu la salle Louxor ne soit une des salles préférées de tous les amateurs de beaux programmes cinématographiques.

Vivement l’inauguration de 2013 …

La réhabilitation du Louxor

Présentation du projet de réhabilitation

28 novembre 2008, mairie du 10e arrondissement

Le Louxor, racheté par la Ville de Paris en 2003 à la société TATI, va faire l’objet d’une réhabilitation complète.
L’architecte Philippe Pumain a été désigné pour mener cette opération dont les travaux devraient commencer dans le courant 2010 pour une ouverture prévue en 2013.
Le Louxor sera un cinéma d’art et essai dont une des salles sera plus particulièrement dédiée au cinémas du Sud. La salle de 140 places en sous-sol pourra accueillir d’autres activités : musique, conférences.
Philippe Pumain accompagne sa présentation de projections de plans et de photos de la façade et de l’intérieur du bâtiment.

Restauration de la façade inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques

Les mosaïques seront restaurées et les inscriptions encore visibles « Louxor-Palais du Cinéma » réapparaîtront en lettres rouges sur les deux façades, comme à l’origine. Dans la loggia les vitraux aux motifs floraux seront restitués tout comme les deux têtes égyptisantes dans les 2 œil-de-bœuf visibles sur certaines photos anciennes.
Les murs actuellement recouverts d’un badigeon retrouveront leur épiderme en granito comme à l’origine.
On replacera de part et d’autre de la façade les grands mats qui figurent sur les photos de 1921 et dont la trace des fixations a été retrouvée.

Le Louxor après restauration (Art graphique et Patrimoine)

Après restauration (Art graphique et Patrimoine, agence P. Pumain)

L’entrée du cinéma (porche d’angle) sera de nouveau un espace ouvert sur l’extérieur, les décors du porche d’entrée seront réhabilités et les grilles de fermeture reproduites à l’identique. Les anciennes grilles ont été conservées mais sont en mauvais état. Elles serviront de modèle. Bien entendu la marquise sera restaurée.

Modifications de l’intérieur du bâtiment

Avec sa grande salle principale et 2 petites salles crées en sous-sol, le Louxor redeviendra un cinéma.
Les études historique, patrimoniale, acoustique puis le diagnostic des structures ont montré les insuffisances du bâtiment par rapport aux normes actuelles.

Rez de Chaussée :
L’espace billetterie, dont le décor sera restitué, retrouvera sa place face à l’entrée ouverte sur l’extérieur.
Escaliers : côté façade, il est prévu de conserver l’escalier historique principal ; l’autre devra être élargi . Il faut aussi créer un ascenseur pour les PMR. La cabine de projection conservera son emplacement initial.

La grande salle (350 places ) : les normes en matière d’insonorisation sont draconiennes. D’où la nécessité, selon les études, d’un dispositif de « boîte dans la boîte » sur ressorts qui puisse assurer l’isolation totale de la salle vers les logements mitoyens et de la rue vers la salle (dont les vibrations du métro). La structure en béton est solidaire des 2 immeubles mitoyens, les caves de l’immeuble haussmannien sur lequel le Louxor a été édifié communiquent et transmettraient tous les bruits. La salle sera légèrement réduite (d’environ 60 centimètres de chaque côté.) Les balcons seront reconstruits afin de les désolidariser des parois existantes et d’empêcher les transmissions des bruits par vibration. ). Il faut aussi tenir compte des normes actuelles de distance et d’orientation par rapport à l’écran.
Mais l’effet d’ensemble est très proche de la salle actuelle ; le volume et l’effet produit restent pratiquement identiques.

La construction de la boîte dans la boîte permettra également de renforcer la structure portante des murs et du toit, fragiles en cas de forte tempête ou de neige abondante (normes actuelles).
De plus, la nouvelle configuration de la salle doit assurer la sécurité, le confort (les spectateurs ne sont plus entassés comme par le passé) et une bonne visibilité : la salle d’origine accueillait 1150 spectateurs. Elle n’en accueillera que 350.

La décoration

L'écran d'origine

L’écran d’origine – La Construction moderne, 26 mars 1922 (collection Jean-Marcel Humbert)

Dans la salle, les décors au pochoir dont on a retrouvé les traces sous 5 couches de revêtements successifs seront restitués. Les décors des années 1920 ont en effet été recouverts par de la peinture puis par de la moquette et des miroirs. L’architecte précise qu’il ne s’agit pas de « fresques » de la main d’un artiste mais de simples décorations au pochoir qui se reproduisent sans difficulté et sans qu’il y ait atteinte à une œuvre artistique.

Le plafond à caissons sera reconstitué. Les autres décorations égyptisantes (notamment les disques ailés appliqués sur les balcons) ont été arrachées. Les fauteuils aussi, démontés dans les années 50, ont disparu mais quelques exemples ont été achetés par la Cinémathèque et on pourra s’en inspirer pour les sièges de la nouvelle salle.

L’écran de cinéma muet (de petite taille) sera replacé et visible . En début de séance, un écran moderne escamotable se déroulera pour permettre de visionner le film.

Sous-sol : 2 salles (140 et 80 places) seront creusées dans les sous-sols. Un système de pieux enfoncés à plus de 20 mètres permettra d’ aller chercher le bon sol au-dessous de l’ancienne carrière de gypse.

Au deuxième étage : espace d’expositions, pour des expositions temporaires et consacrées (notamment) à l’histoire du Louxor et du cinéma.

Au troisième étage : café club avec terrasse extérieure au droit du porche d’entrée

Au quatrième étage : bureaux dans le logement de fonction actuel.

En réponse aux questions du public, l’architecte apporte quelques précisions :

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Après restauration (Art Graphique et Patrimoine, agence P.Pumain)

– Il est clair que sans insonorisation on en peut rien faire d’autre dans cette salle qu’un musée. Sinon, toute activité bruyante sera source de nuisances pour les voisins qui obtiendront immédiatement la fermeture du lieu.
– En outre, il ne s’agit pas seulement d’insonoriser mais de consolider (toiture) ; sols, murs qui ne correspondent plus du tout aux normes en vigueur ( résistance au poids/m². Vent, neige, etc.). Actuellement le bâtiment ne pourrait pas, en l’état, accueillir du public.
– Des voisins mitoyens expriment leur inquiétude concernant les travaux : Philippe Pumain répond que des garanties sont prises ; un expert judiciaire visitera tous les immeubles de fond en comble. C’est la procédure de référé préventif avant travaux
Action Barbès s’inquiète des nuisances liées au chantier (tranchées sur le trottoir) : il n’a jamais été question de « tranchées » autour du bâtiment. Les travaux se passent à l’intérieur. Mais il y aura bien sûr une emprise de chantier sur les trottoirs, avec des échafaudages pour la restauration des façades et une installation de chantier, certainement côté Boulevard de la Chapelle.

Réponse de Michel Gomez, responsable de la Mission cinéma de la Ville de Paris, à une question sur la future programmation :

– La programmation sera axée sur le cinéma. Une concertation sera engagée lors de l’élaboration du cahier des charges. Mais l’existence de 3 salles permettra la diversité souhaitée avec une dominante cinéma mais aussi de la musique ou des conférences. Le café introduira un élément supplémentaire de convivialité

Grauman’s Egyptian Theater (1922)

Un cousin du Louxor à Hollywood

Au n° 6712 de Hollywood Boulevard à Los Angeles, le promeneur découvre une cour lumineuse, terminée par un portique. Une double rangée de palmiers mène à une curieuse porte décorée de motifs égyptisants naïfs et encadrée de deux pilastres surmontés de têtes de sphinx.

Le Grauman's Theater, 6712 Hollywood Boulevard

Le Grauman’s Theater, 6712 Hollywood Boulevard | ©lesamisdulouxor.fr

Nous sommes à l’entrée du Grauman’s Egyptian Theater, siège de la Cinémathèque américaine.

De tous les luxueux « palais du cinéma » qui ont fleuri dans les années 20 aux Etats-Unis et en Europe, l’ Egyptian est certainement le plus célèbre.

Edifié en 1922 à l’initiative du promoteur Charles E. Doberman et de l’impresario Sid Grauman par les architectes Meyer & Holler, il est entré dans l’histoire du 7e art, symbole à la fois de l’âge d’or d’Hollywood et de l’engouement du public pour l’architecture et la décoration égyptisantes. La découverte du tombeau de Toutankhamon cette même année 1922 ne fera qu’entretenir une fascination déjà ancienne pour l’Egypte est ses mystères.

La cour, ouverte sur l’animation de Hollywood Boulevard, se voulait accueillante. Décorée de fresques et de hiéroglyphes, elle abritait quelques boutiques sous le portique et permettait aussi, les soirs de premières, d’accueillir la presse et le public. Sid Grauman y exposait même des éléments de décors exotiques et des accessoires du film que les spectateurs allaient découvrir.

Au fond de la cour, quatre colonnes massives marquaient l’entrée du portique d’où les spectateurs accédaient au vestibule intérieur, puis à la salle.

Le célèbre restaurant Pig’n Whistle qui communiquait avec la cour du cinéma, contribua de 1927 à 1940 (date de sa fermeture) à la renommée du lieu.

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Information touristique | ©lesamisdulouxor.fr

Le succès de l’Egyptian et de ses “premières mondiales” attira à Hollywood célébrités du spectacle, hommes d’affaires, promoteurs et contribua indéniablement au développement économique de la ville. En témoignent le célèbre Roosevelt Hotel et le Chinese Theater construits en 1926, ainsi que le beau cinéma art déco El Capitan (1927) , tous encore visibles aujourd’hui,

L’intérieur était grandiose, tant par la taille de la salle (2000 places) que par la richesse de la décoration égyptisante destinée à éblouir le spectateur.

L’Egypte antique revisitée faisait bon ménage avec la technologie de pointe, du système de ventilation sophistiqué à la cabine de projection et son équipement dernier cri. La scène était assez vaste pour accueillir les impressionnants “prologues” qui précédaient à l’époque la projection des films: 100 acteurs, par exemple, pour celui des Dix Commandements de Cecil B. DeMille.

L’Egyptian fut inauguré en grande pompe le mercredi 18 octobre 1922, en présence des notables de la ville et de nombreuses célébrités comme Cecil B. DeMille ou Charlie Chaplin. Robin des Bois avec Douglas Fairbanks fut précédé d’ Aïda (cela va de soi) exécuté par l’Hollywood Egyptian Orchestra. Le film resta neuf mois à l’affiche.

La salle avant 1955

Décor de la salle avant 1955

Autre succès mémorable : Les Dix Commandements dont la première, le 4 décembre1923, annoncée à grand renfort de publicité, est restée célèbre dans les annales pour son faste.

Sid Grauman dirigea l’Egyptian jusqu’en 1927 puis rejoignit le tout nouveau Chinese Theater.
Après son départ, le cinéma connut une passe difficile. Pendant les années de la dépression et au début de la seconde guerre mondiale, on n’y projeta plus que des reprises.

Puis, en 1944, MGM décida de faire de l’Egyptian sa vitrine hollywoodienne.

A la fin des années 40 et dans les années 50, comme la plupart des grands cinémas, il fut modernisé. Pour faire revenir dans les salles un public de plus en plus attiré par la télévision, on lui offrit confort, meilleure visibilité, qualité du son et, bien entendu, écran géant. L’Egyptian fut également équipé d’une nouvelle marquise et d’une nouvelle enseigne. La cour fit l’objet d’une rénovation complète.

En 1955 on installa un nouvel écran géant incurvé de type Todd-AO pour pouvoir présenter “Oklahoma”, premier long métrage à utiliser cette technologie. On démolit alors la scène, les sphinx monumentaux et l’arc de scène décoré de hiéroglyphes.

1962

1962 Première de “King of Kings”

De 1955 à 1968, l’Egyptian connut encore quelques succès : Ben Hur en 1959, qui resta deux ans à l’affiche ou encore My fair Lady en 1964 qui résista plus d’un an. La dernière grande première fut Funny Girl en 1968.

L’ Egyptian ferma définitivement ses portes en 1992. Il fut acheté par la ville de Los Angeles et ainsi sauvé de la démolition.

Bien qu’il ait été classé « Monument Historique culturel », il fut laissé à l’abandon pendant plusieurs années, tandis qu’alentour, le quartier lui aussi se dégradait. Il fut ensuite gravement endommagé par le tremblement de terre de Northridge en 1994.
En 1996, la ville le vendit à la Cinémathèque américaine pour 1 dollar symbolique, à charge pour elle de lui redonner son lustre d’antan et de le rendre à sa vocation de cinéma. Une aide initiale était octroyée pour les travaux d’urgence mais il fallait trouver le reste du financement.

Un campagne fut lancée pour trouver de généreux donateurs. Totalement restauré, il ouvrit ses portes le 4 décembre 1998 avec au programme Les Dix Commandements dont la première avait eu lieu 75 ans plus tôt jour pour jour.

Cette histoire, avec ses alternances de faste et de déclin, d’abandon et de renaissance, présente bien des points communs avec celle de notre Louxor.

Alors, à quand un jumelage entre le Louxor de Barbès et l’Egyptian Theater de Hollywood ?

Annie Musitelli ©lesamisdulouxor.fr