« FICTION – Un regard sur le Louxor »

Exposition de photographies de Judith Bormand
Au Louxor – Palais du Cinéma,  du 4 mars au 19 mai 2015

Rencontre avec la photographe Judith Bormand
Licenciée en Histoire de l’art et diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure Louis-Lumière en photographie, Judith Bormand a exposé dans le cadre du Mois de la Photo à Paris en 2008, aux Rencontres d’Arles en 2009, aux Rencontres Photographiques du 10e à Paris en 2011.
Du 4 mars au 19 mai 2015, une exposition des photographies qu’elle a réalisées au Louxor va se tenir dans l’espace d’exposition du cinéma. Nous remercions Judith Bormand de nous avoir accordé cet entretien.


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Pourquoi avez-vous souhaité faire un travail photographique sur le Louxor ?
À l’origine, il s’agissait de poursuivre un projet que j’avais entrepris sur le thème des espaces réhabilités. J’avais déjà photographié le Cent Quatre et je souhaitais ensuite faire des images du Louxor, qui venait lui aussi d’être rénové et de rouvrir. J’ai donc demandé (et obtenu) l’autorisation de mener ce travail photographique sur l’intérieur du lieu, mais du lieu vide.
Au départ, qu’est-ce qui vous intéressait dans le Louxor ?
D’abord l’extérieur du bâtiment, bien sûr, que je connaissais lorsque le cinéma était encore fermé et qui m’intriguait. Avec son style Art Déco, c’est un vrai monument du carrefour Barbès. Ensuite, les décors égyptiens, même si ce n’est pas là-dessus que j’insiste dans mes photographies. La salle Youssef Chahine, bien sûr, mais j’aime aussi beaucoup les nouvelles salles du sous-sol, leur atmosphère. Je les trouve vraiment très réussies. On pourrait s’imaginer 50 ans en arrière, on pourrait presque penser qu’elles étaient là à l’origine, notamment la petite salle 3. C’est d’ailleurs ce que j’ai cru en y voyant un film pour la première fois, avant de m’intéresser de plus près à l’histoire du Louxor.
Vous n’aviez pas vu l’intérieur du Louxor avant sa réhabilitation ?  
Non, ni avant, ni pendant le chantier. Je le regrette, d’ailleurs, car je fais aussi des photos de chantiers mais j’étais alors prise par d’autres projets.
Le travail dans le Louxor s’est fait en deux temps. J’ai d’abord fait des prises de vues argentiques, à la chambre, des vues centrées, frontales et larges des salles notamment, peut-être un peu plus « classiques » et plus propres à la photographie d’architecture que celles qui figureront finalement dans l’exposition.
Car ensuite le projet a évolué : j’avais aussi en tête une autre idée, celle de travailler sur la salle de cinéma en tant que sujet et non plus d’un point de vue plus spécifiquement architectural. Et à cet égard, je trouvais l’espace du Louxor vraiment intéressant. De même que son fonctionnement de cinéma indépendant, différent des complexes. J’étais curieuse de le découvrir, bien que cette série ne parle pas de la vie du lieu. Cela valait la peine d’y passer plus de temps. Mon travail s’est donc étalé sur un peu plus de deux mois, de fin octobre à début janvier.
Comment avez-vous organisé votre travail dans un cinéma en pleine activité ?  
Je venais souvent pour de courtes durées, soit entre les séances, soit avant les séances, c’est-à-dire le matin à partir de 8h 30, 9 heures, avant l’arrivée du public scolaire. Et par la suite, je venais plutôt entre 11 et 13 heures, après les séances pour les scolaires et avant celles de l’après-midi.
Vous semblez opposer deux phases de votre travail qui correspondraient à deux types de projets différents : les « photos d’architecture » et les photos de salles de cinéma… Pouvez-vous nous expliquer cette distinction ? 
En fait je ne veux pas les opposer. Il s’agit bien de deux projets différents et consécutifs.
Le projet initial, qui portait sur le lieu réhabilité, a été terminé assez rapidement. S’il se rapproche plus d’une photographie d’architecture « classique », il reste cependant un regard personnel sur l’espace, avec des vues frontales prises depuis un axe, puis son opposé, afin de donner deux points de vue principaux et dans la lignée d’un style documentaire.
Mais sa prolongation m’a permis d’encore mieux connaître le lieu, de m’en imprégner. Et un deuxième projet a pris forme. C’est devenu surtout un travail autour de fragments du lieu et de ces éléments caractéristiques de la salle de cinéma auxquels on ne prête pas attention. Enfin un travail autour de l’atmosphère qui se dégageait de ces salles vides dans lesquelles je déambulais. Mon choix a été de montrer le lieu de manière parcellaire, de reconstruire un espace. J’ai privilégié des détails que je trouvais caractéristiques de ce qu’évoque pour moi le cinéma : les rangées de sièges, le velours, le rideau, les moquettes, les faux marbres de la grande salle, une des portes de sortie, en somme des éléments qui ramènent au cinéma – ou plus largement au spectacle. Ainsi que des éléments spécifiques au Louxor lui-même. L’ensemble s’éloignant du document pour frôler l’onirique.

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Vous êtes très sensible aux lignes, à l’aspect graphique des lieux. [Nous regardons des vues, parmi lesquelles seront choisies les photos de l’exposition :  un alignement de fauteuils, un escalier, un angle du bar, etc. NDLR]
Oui, cet aspect m’intéresse, c’est vrai que c’est très visible dans les vues que j’ai faites du Louxor.
Et c’est uniquement cette deuxième phase de votre projet qui sera présentée (partiellement) dans la prochaine exposition.
L’exposition comportera une douzaine de photos, sans la classique « vue générale » de la salle égyptienne que l’on attendrait. C’est une sélection assez radicale, très étroite, par rapport à la quantité de photos prises pendant ces deux mois et demi. Un ensemble qui propose un regard sur les lieux.
Pourquoi appeler cette exposition « Fiction » ?
L’idée directrice de cet ensemble, de cette série, est que ce lieu dans lequel sont habituellement projetés des films devient lui-même le lieu où pourrait se jouer une fiction. Les tonalités sont sombres, les matières évocatrices, les couleurs aussi, le pourpre, le bleu. On pense à la nuit. Les cadrages sont plutôt serrés et laissent une grande place au hors-champ. L’absence de tout être humain dans le cinéma, enfin, ajoute au mystère. Je voulais suggérer la possibilité de se raconter des histoires, montrer le Louxor comme un lieu dans lequel il pourrait se passer quelque chose. D’autant que l’aspect égyptisant du cinéma (même dans les petites salles) ajoute une part de mystère qu’il faut laisser s’installer…

Pendant la première partie du projet, vous avez photographié le Louxor en argentique, à la chambre. Pourquoi ce choix ?
Il est vrai que la chambre, c’est à l’origine l’appareil spécifique à la photographie d’architecture parce qu’il autorise certains  mouvements, comme les bascules, et les décentrements, surtout, qui permettent de redresser les perspectives. Par exemple, lorsqu’on est face à un immeuble, de récupérer toute la façade au lieu d’avoir à se mettre en contre-plongée. Même s’il faut reconnaitre qu’on peut maintenant retrouver cela en numérique avec l’emploi de certains objectifs, initialement, l’appareil adéquat est la chambre.
De plus, les négatifs que l’on utilise avec une chambre photographique, les plans-films, sont très grands (4×5 Inch) ce qui permet d’avoir une très très grande quantité d’informations dessus et par la suite de faire de très grands agrandissements. Mais aujourd’hui, toujours avec les évolutions du numérique, il existe aussi de très grands capteurs (dos-numérique) qui rivalisent largement.
Mais surtout, la vraie différence, c’est qu’avec la chambre, on prend le temps… Le temps de s’installer d’abord : c’est un gros appareil, encombrant, que l’on ne peut pas tenir à main levée. Il faut davantage « penser » l’image en amont. Et moi, cela me convient, j’aime prendre mon temps.
Qu’en est-il de la lumière ? Les salles du Louxor, comme toutes les salles de cinéma, sont sombres.
C’est un peu compliqué en effet car il faut un minimum de luminosité mais j’ai travaillé complètement en lumière naturelle. Et c’est aussi ce qui m’a intéressée. L’aspect dense des lieux. Leur éclairage si spécifique. Et l’atmosphère qui en découle. La grande salle Youssef Chahine a un éclairage assez difficile, assez froid, avec plusieurs sources d’éclairage ; les deux petites salles sont plus sombres mais posent finalement moins de problèmes. Dans la grande salle, j’ai aussi réalisé quelques prises de vue avec la lumière de l’écran, pendant des essais de projection. Je tenais à capter les lieux éclairés par cet éclairage bien particulier qui nous plonge tout de suite dans l’univers du cinéma.
Après ce travail à la chambre pour les vues larges et frontales, j’ai poursuivi en numérique.
Vous pardonnerez cette question de néophyte mais y a-t-il une grande différence entre numérique et argentique ?
Il faut reconnaître que les boîtiers et les capteurs numériques ont fait de tels progrès que cela se rejoint, surtout quand on travaille en couleur comme je le fais. Mais cela reste différent néanmoins. Dans la manière de prendre les photos, sûrement, dans le grain particulier à la pellicule. Que l’on peut parfois tenter de retrouver artificiellement en post-production. L’un des problèmes inhérents au numérique est qu’il donne des images « trop » nettes. De plus, en argentique, lorsqu’on travaille en N&B on peut réaliser de très beaux tirages sous agrandisseurs. Les papiers ne sont pas les mêmes, il y a la chimie, etc. Et si l’impression jet d’encre s’en approche aujourd’hui je ne suis pas sûre qu’elle ait encore atteint le niveau. En couleur, c’est moins vrai. Et il y a quand même une quantité de papiers « types baryté » qui offrent un très beau rendu.

JBormand_141120_Louxor_5367 Vous avez dit que la seconde partie de votre travail avait pris un tour « plus personnel » par rapport à la première phase qui relevait davantage de la « photo d’architecture ».  Mais les photos d’architecture sont pourtant « personnelles », elles aussi. En quoi, par exemple, la photo d’une salle de cinéma faite par X va-t-elle être différente de la photo de cette même salle, prise sous le même angle, par Y ?
Je ne voulais pas les opposer ainsi. D’autant que la première partie du projet relève aussi pour moi d’un projet personnel autour des espaces réhabilités, même si celle-ci s’apparente plus à une photographie d’architecture (encore une fois et toujours entre guillemets) plus « classique ». Ainsi dans la photographie d’architecture il y a toujours la question du point de vue. Même s’il y a évidemment des vues « types » pour rendre compte du bâtiment (la vue perspective par exemple), il y a d’un photographe à l’autre une distance, un angle plus ou moins large, une façon de se positionner qui n’est pas la même. Il y a un regard – ce qui explique que dans le même lieu, tel photographe d’architecture ne va pas faire la même chose que tel autre. Même si encore une fois il y a des vues plus ou moins attendues.
La différence aussi, pour en revenir au Louxor, est que je ne réponds pas ici à une commande, c’est un travail personnel qui me donne toute liberté. Mais je travaille aussi pour des agences d’architecture et même dans le cadre d’une commande, la dimension personnelle, le regard, est toujours là, et souhaitée : s’il y a une attente de vues « classiques » « obligées »,  il doit aussi y avoir une façon de construire l’espace, le cadrage, la mise en valeur de tel ou tel détail.
Comment ce projet sur le Louxor (et ce choix de le représenter sans présence humaine) s’inscrit-il dans votre parcours et votre travail en général ? Vous semblez privilégier les espaces déserts, sans présence humaine. Par exemple, ici,  vous faites un travail sur une salle de cinéma sans montrer les gens qui la fréquentent ou qui y travaillent.
C’est vrai. Même si on peut imaginer une suite… Mais là, c’est bien sur l’espace en lui-même que porte mon travail.
L’espace, le paysage, ce sont les sujets que je développe. Je  collabore avec des agences d’architecture et effectue aussi (comme au Louxor) des travaux personnels. Je fais également des reportages.
Parmi les thématiques qui m’intéressent, il y a l’urbain, la ville, la représentation des transformations de l’espace. Mon mémoire portait d’ailleurs sur « la représentation des mutations de l’espace urbain dans la photographie européenne contemporaine ». D’où mes travaux sur le thème de la transition, du chantier, des espaces intermédiaires.

JBORMAND_Chantier_PRG Je m’intéresse également aux espaces déserts. J’ai tendance à aller spontanément vers des espaces intermédiaires, des éléments que l’on ne regarde pas forcément. Le côté « anti spectaculaire » m’attire (même si un chantier peut être tout à fait spectaculaire…). Une forme de poésie du quotidien peut-être. Mon travail tourne beaucoup autour de paysages ou de lieux dont l’homme est absent mais qui portent la trace de sa présence. C’est une forme de sensibilité, sans doute. Parmi mes références il y a par exemple un photographe comme Atget qui montrait des rues de Paris désertes. À l’aspect documentaire et à la fonction d’inventaire qu’on lui attribue – et qui faisait partie de sa démarche – s’ajoute une dimension éminemment poétique. Walker Evans, Ed Rusha, Stephen Shore, Les Becher et l’école de Düsseldorf comptent parmi mes influences. Mais, dans certains de mes travaux, s’ajoutent, à l’aspect frontal et à la grande profondeur de champ d’un certain style documentaire, une part d’onirisme. C’était déjà vrai pour les images de l’exposition « Chantier(s) » qui devenaient à leur tour décor d’un possible lieu imaginaire.
Lorsque je photographie les personnes, alors, je fais des portraits. Sinon il est vrai que je photographie les lieux vides. Qui prennent alors un autre sens. Que l’on regardera différemment aussi, pour eux-mêmes, si je peux m’exprimer ainsi.

JBORMAND_Station_502502 Faites-vous simplement les prises de vue ou faites-vous aussi le développement et le tirage ?
Cela dépend. En général, je donne mes films à développer puis je les scanne moi-même et m’occupe de la « post production ». Je retravaille mes images puis je les fais tirer. Mais j’ai travaillé deux ans dans un laboratoire et je peux garder un contrôle. Pour une exposition récente par exemple, c’est moi qui avais fait les tirages. J’ai la technique de toute la chaîne, du début à la fin. Gestion des couleurs, dominantes, type de rendu etc.  ce sont des choses que j’ai apprises à l’école et par la pratique.
Sur quels autres projets travaillez-vous ? Qu’allez-vous faire après le Louxor ?
Je travaille actuellement sur un projet plus documentaire autour des paysages côtiers du Nord de la France, le littoral, et le rapport de ces espaces à la mer, et actuellement plus précisément sur la ville de Boulogne-sur-Mer.
J’aimerais aussi poursuivre ce travail entamé sur les salles de cinéma et en photographier d’autres. Voire l’élargir aux salles de théâtre, chose que j’avais déjà en tête. Poursuivre un travail sur les lieux de représentation, finalement.
Enfin j’aimerais bien peut-être continuer un travail sur le Louxor, plus axé cette fois sur la vie du lieu. Il s’agirait de réaliser des portraits de l’équipe du Louxor, et peut-être donner l’image du lieu qui vit.

Propos recueillis par Marie-France Auzépy et Annie Musitelli ©lesamisdulouxor.fr

Toutes les photos : © Judith Bormand

Site de Judith Bormand