La « sortie au cinéma » en Egypte 1930-1980

Entretien avec Marie-Claude Bénard

Depuis sa réouverture en 2013, le Louxor a renoué avec la projection de films égyptiens qui avaient constitué une part importante de sa programmation entre 1978 et 1983. Au cours d’une de ces « soirées égyptiennes », Marie-Claude Bénard, professeur de philosophie et de cinéma, a présenté son livre La sortie au cinéma, Palaces et ciné-jardins d’Egypte 1930 – 1980.

La sortie au cinéma , éditions Parenthèses, MMSH (2016)

« Aller au cinéma, le soir, était une vraie sortie. On s’habillait, on téléphonait pour réserver les places qui étaient numérotées, on se retrouvait à l’entracte. » (Omar Sharif, 1991, p.109).

L’ouvrage est la publication d’un travail commencé au Caire dans les années quatre-vingt qui a eu des difficultés à trouver un éditeur en France. Le sujet, riche et très vivant n’est pas tant le cinéma égyptien que le cinéma en Égypte et le grand intérêt qu’il a suscité tant de la part des réalisateurs, des producteurs que de la part du public. Pendant la période faste qui s’étend des années 1930 aux années 1970, on ne comptait plus les salles de cinémas au Caire ou à Alexandrie où affluait le public pour la rituelle « sortie au cinéma ». Immenses et luxueux cinémas de centre-ville1 ou modestes salles de quartier, beaucoup de ces Rivoli, Rio, Rialto, Normandy, Pigalle ont disparu ou sont passablement décatis et le rite lui-même de la « sortie au cinéma » a profondément changé. Il était donc urgent, dans les années quatre-vingt, de recueillir les témoignages de ceux (réalisateurs, acteurs, directeurs de salles, critiques) qui gardaient de cette époque un souvenir très vif, à la fois ému, amusé et quelque peu nostalgique.
A travers les trente entretiens présentés dans cet ouvrage, le lecteur découvre tout un pan de l’histoire du cinéma en Égypte et de sa grande diversité. Quels films voyait-on ? Dans quels quartiers, dans quelles salles, avec quel public, dans quelle ambiance ? Nous avons interrogé Marie-Claude Bénard.

Comment ce livre est-il né ?
Je résidais au Caire et collaborais à un programme de recherche de « l’Observatoire urbain du Caire contemporain », dans le cadre du CEDEJ (Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales). Il se trouvait qu’un groupe de jeunes cinéastes des années quatre-vingt avait choisi de sortir des studios pour tourner en extérieurs réels. L’idée avait donc été d’observer, grâce aux cinéastes, le renouvellement de l’image filmée de la ville et de ses habitants. Les résultats en avaient été publiés dans un dossier du CEDEJ : « Le Caire et le cinéma égyptien des années quatre-vingt ». Par ailleurs, cette recherche me passionnait à titre personnel. Parcourant les rues du Caire, j’avais découvert des salles, dont certaines, somptueuses, laissaient imaginer des habitudes passées également somptueuses. Les réalisateurs, acteurs, critiques ou cinéphiles rencontrés, évoquaient volontiers leurs souvenirs. En écho, j’avais amassé une documentation iconographique qui manifestait la présence du cinéma dans la ville.

 File d’attente devant le cinéma Métro au Caire, circa 1965. A l’affiche : L’Arbre de vie d’Edward Dmytryk (livre p. 82 – Source : Archives Al-Ahram)

Comment avez-vous sélectionné vos interlocuteurs ?
Une amie égyptienne m’a aidée à établir une liste d’interlocuteurs possibles, qui parfois, eux-mêmes, faisaient des suggestions.  Il faut préciser que les Egyptiens – y compris les célébrités comme Omar Sharif ou Youssef Chahine – font preuve d’une gentillesse, d’une disponibilité extraordinaires. Ils sont prêts, de manière parfaitement désintéressée, à donner de leur temps pour vous aider.
Et certains de ces « grands témoins » ont disparu depuis que vous les avez rencontrés.
Oui, les plus âgés d’entre eux étaient parmi les derniers à avoir connu « l’âge d’or » du cinéma en Égypte – pour certains, dès les débuts du cinéma parlant. J’ai, pour cette raison, présenté mes interlocuteurs par ordre chronologique de naissance pour laisser se dérouler, au fil des entretiens, le cours de l’histoire du cinéma en Égypte et hélas celui de la vie humaine, car nombre de mes interlocuteurs ont aujourd’hui rejoint « le royaume des ombres », la patrie du cinématographe…
Le livre est centré essentiellement sur la période qui va des années 30 aux années 70.
Oui. Sur cette période et sur le cinéma dans un environnement urbain, en l’occurrence Le Caire et Alexandrie.
Il ressort de votre livre que, selon les salles, il y avait une assez nette séparation des publics et du type de film programmé.
En effet. La bourgeoisie égyptienne et les étrangers vivant au Caire ou à Alexandrie, dont beaucoup d’Européens – italiens, français, anglais –, fréquentaient les salles du centre-ville, chères, souvent très belles, qui programmaient tous les films étrangers, en majorité américains mais aussi européens. On pouvait vraiment tout voir au Caire à cette époque, aussi bien les films d’Hitchcock que Le Salaire de la peur ou Les Visiteurs du soir… Les films passaient en version originale, ce qui ne posait aucun problème pour un public généralement éduqué dans les écoles françaises, anglaises ou italiennes. Et grâce aux sous-titres, ces films étrangers pouvaient être vus en 2e ou 3e vision dans des salles de quartier fréquentées par un public plus populaire. Mais il ne faut pas oublier non plus, comme le rappelle Youssef Chahine dans mon livre, qu’une partie des Egyptiens pauvres n’allaient pas du tout au cinéma.

Programmes de diverses salles et ciné-jardins du Caire en mai 1945 (Source : Marie-Claude Bénard)

Pontcarral (1942). L’Odéon du Caire était réputé pour la programmation des films français (Source : Marie-Claude Bénard)

Mais dans les cinémas « chics » du centre-ville, voyait-on aussi des films égyptiens ?
Oui, bien sûr. Par exemple pour l’inauguration du Rivoli, c’est un film égyptien qui était projeté. Ces films égyptiens sortaient en exclusivité dans les grandes salles et arrivaient ensuite, comme les autres films, en 2e ou 3e vision dans les salles de quartier. Il est vrai aussi que beaucoup de mes interlocuteurs évoquent d’abord les films américains, français ou italiens qui ont véritablement accompagné leur jeunesse et nourri leur cinéphilie. Au point que nombre d’entre eux ont choisi de faire du cinéma leur carrière.

Films égyptiens  à l’affiche des grands cinéma du Caire et d’Alexandrie  : Nagaf (1946), Le Châtiment (1948) – Source : Marie-Claude Bénard

Comme en France, les salles de quartier étaient nombreuses ?
Chaque quartier avait ses salles, beaucoup moins chères qu’au centre-ville et très fréquentées. Les salles de cinéma s’en sortaient vraiment très bien à l’époque. Les Égyptiens adoraient le cinéma, notamment les films musicaux. Avant les disques et les cassettes, dans les quartiers populaires, les gens n’avaient pas toujours la radio, c’est donc au cinéma qu’ils pouvaient écouter et réécouter les chansons de leurs chanteurs et chanteuses favoris. Le cinéma égyptien a joué un rôle très important en mettant à la portée d’un vaste public modeste des comédies musicales, par exemple, qu’on ne serait jamais allé voir au music-hall ou au théâtre.
Les soirées de cinéma étaient longues ?
Les programmes des cinémas populaires étaient très longs, ils pouvaient comporter deux, voire trois films, tandis que les salles de centre-ville s’en tenaient plutôt à la séance traditionnelle avec les actualités, le documentaire, le grand film (et les attractions).

Le ciné-jardin Guesiret de l’île de Roda (Le Caire) , années 50 (livre p. 86 – Sources : archives Al-Ahram )

Vos interlocuteurs semblent avoir gardé un souvenir ébloui des « ciné-jardins » …
Des « ciné-jardins » ou « cinémas d’été », on en trouvait beaucoup et de très divers. Il y avait les endroits chics, surtout le Saint-James dont parle Omar Sharif (qui se souvient aussi des escalopes panées qu’il y mangeait après la séance…), le Miami, ou le Sphinx. Mais il y avait surtout beaucoup de ciné-jardins de quartier. La soirée commençait vers 18h et on voyait trois films. Le premier, qui avait débuté avant la tombée de la nuit, était souvent projeté de nouveau en fin de séance pour que les spectateurs puissent le revoir dans le noir complet. L’atmosphère était tout sauf compassée. Les gens sortaient, allaient manger un morceau ou boire un verre, revenaient…
Vos témoins ont aussi des souvenirs très vifs des salles, de leur beauté ou de leur charme. Youssef Chahine dit même de la salle du Metro au Caire qu’elle était « tellement belle qu’elle en était effrayante ». Tewfik Saleh se souvient du « toit du Royal qui s’ouvrait en cours de séance sur la fraîcheur et le ciel étoilé ».
Le décor et l’ambiance faisaient partie de la magie du cinéma. Un de mes témoins se souvient aussi de l’orgue du Rivoli « tout décoré de petites lumières clignotantes », un autre, du cinéma Radio avec sa fontaine lumineuse… Et aussi des mets que l’on dégustait après la séance ou des images de vedettes que les jeunes spectateurs s’échangeaient pour leur collection…
A quel moment, et pour quelles raisons la situation florissante des salles de cinéma s’est-elle détériorée ?
Plusieurs facteurs se sont conjugués. Après la révolution de 1952, de nombreux étrangers qui constituaient la clientèle des cinémas de centre-ville sont partis. Et surtout, dans les années qui suivirent, le développement de la télévision a sévèrement concurrencé le cinéma d’autant que celle-ci a bénéficié du soutien du gouvernement égyptien. Les aides financières dont profitaient auparavant l’industrie cinématographique ont diminué.
Et les salles elles-mêmes en ont pâti.
Lorsque le cinéma rapportait beaucoup d’argent, bien des cinémas avaient été construits à la va vite et il n’est pas étonnant qu’ils soient tombés en ruine. Puis les salles de qualité ont souffert d’un manque d’entretien, ce qui a provoqué un changement de la clientèle…
Un de vos interlocuteurs regrette le remplacement du cuir des fauteuils par du plastique !
Oui, c’est un exemple parmi d’autres. Pendant les années 80, le mauvais état des salles et des conditions de projections a découragé les spectateurs. Quelques efforts de rénovation et de modernisation ont cependant été entrepris depuis les années 90, par exemple les cinémas Odeon et Radio ont été rénovés. Certaines salles ont au moins conservé leur façade après avoir été divisées en plusieurs salles. On peut encore voir le Rivoli (3 salles maintenant), le Miami, le Métro ; d’autres ont totalement disparu, comme le Saint-James, d’autres sont en cours de réaffectation comme le Radio…
Avec la nouvelle pratique des complexes cinématographiques, logés dans les nouveaux « centres » que sont les « malls », centres commerciaux éloignés des anciens centres-villes, les gens qui en ont les moyens peuvent profiter d’un grand confort et savourer les derniers blockbusters américains dans une ambiance climatisée. Là, se cultive un « entre soi » – d’un autre genre que celui de l’époque coloniale…
Et dans le centre-ville ?
Il existe encore de rares « îlots » urbains de cinéphilie portés par des bonnes volontés. Par exemple Marianne Khoury, la nièce du cinéaste Youssef Chahine, est en train de créer un réseau de salles (Zawya) pour programmer du cinéma indépendant du monde entier.
Mais, justement, pour évoquer la situation actuelle du cinéma en Egypte, je propose de laisser la parole à Marianne Khoury, qui, en 2013, avait eu la gentillesse de me faire une présentation que je pourrai vous communiquer.

Propos recueillis par Annie Musitelli @ lesamisdulouxor.fr

Nous remercions Marie-Claude Bénard de nous autoriser à publier, en complément de son interview, des extraits de son entretien avec Marianne Khoury :

La situation du cinéma en Égypte aujourd’hui

par Marianne Khoury, Misr International Films

Aujourd’hui, le cinéma est une affaire de jeunes… En Égypte où 60% de la population a moins de 30 ans et où 90% vit sous le seuil de pauvreté, ces jeunes n’ont pas les moyens d’aller au cinéma. Avec les nouvelles technologies et par manque de moyens, le piratage devient presque une chose « légale ». Ces jeunes passent la nuit à télécharger … et avec un peu de retard, ils peuvent voir les films sur les petits écrans des chaînes satellites et souvent, ils les regardent en masse dans les cafés populaires… Ceux qui ont les moyens, par contre, se laissent tenter par les émotions fortes des écrans géants du 3D ou du IMAX (Image Maximum, entreprise phare en matière de technologie du divertissement visant à rendre « l’expérience » cinématographique inoubliable) et par le confort ultra-moderne des multiplexes des quartiers huppés, qui sont aujourd’hui aussi bien, voire mieux équipés que les salles en Occident. […]
En 1960, avec le nassérisme et la montée du nationalisme, ont jailli la volonté de créer une culture arabe, la recherche d’une identité propre. Le star system s’est employé à promouvoir les grandes vedettes égyptiennes qui devenaient des icônes dans le monde arabe. Le cinéma a suscité l’intérêt des intellectuels et, cessant d’être une simple distraction, il est devenu en Égypte un objet d’étude. On ne parlait plus de cinéma en Égypte mais plutôt de cinéma égyptien.
Dès 1970, avec l’ouverture économique, l’industrie du cinéma s’embrouille. Le déclin de son empire atteint son apogée vers la fin 1980.  L’état déplorable des salles obscures change la donne : le public habituel du cinéma ne fréquente plus les salles. Une nouvelle cinéphilie de burlesque s’installe et remplit les salles pendant les grandes fêtes. Le marché se trouve envahi, d’un côté par les gros monopoles de sociétés américaines assurant la promotion à grande échelle de leurs blockbusters, de l’autre côté par des films nationaux commerciaux de qualité médiocre. Le cinéma devient une « commodité » pure. Les grandes salles doivent laisser la place à de plus petites pour des raisons purement économiques. Crise économique aiguë et tumulte politique aboutissent à un changement dans le paysage cinématographique. Le numérique, dans « l’économie de pauvres » contribue à démocratiser le cinéma, il permet à un cinéma indépendant fait par des jeunes pour des jeunes d’émerger.
Aujourd’hui, avec la révolution, les jeunes continuent à se chercher une place dans cette nouvelle Égypte. Un besoin urgent d’espace d’expression pour les générations de demain s’impose car le cinéma reste le medium de résistance par excellence. Quelques projets naviguent à contre-courant pour défendre le cinéma indépendant. Je veux parler de ZAWYA : Perspective, ce qui en arabe renvoie à une petite fenêtre. Avec ZAWYA, nous avons commencé à établir un réseau de salles de cinéma alternatif dédié à l’exploitation commerciale en Égypte de films indépendants du monde entier. Les deux salles premières salles adhérentes au réseau sont l’Odeon au centre-ville et le Plaza à Guizah.
Ce n’est sans doute pas un hasard si deux initiatives novatrices dans deux directions différentes du paysage cinématographique de L’Égypte d’aujourd’hui : IMAX et ZAWYA, émanent de Misr International films, la maison de production fondée par Youssef Chahine. L’histoire de la famille et du cinéma continue avec la troisième génération. Le cinéma est sûrement dans nos gènes ….

Le Caire, été 2013, propos recueillis par Marice-Claude Bénard

Note
1- Les photos de Stephan Zaubitzer, visibles sur son site Internet, donnent une idée de la splendeur de certaines des salles de cinéma du Caire et d’Alexandrie.