Zorro et d’Artagnan à Barbès

Les films qui passaient en octobre 1921 dans les salles proches du Louxor

Depuis des mois nous sommes un certain nombre à tenter de retrouver le programme de la soirée inaugurale du Louxor, le 6 octobre 1921 [Programme découvert depuis la rédaction de cet article. Voir note 1]. Cette recherche permet de se faire une assez bonne idée de ce qu’étaient les programmes des cinémas proches du Louxor en cette première quinzaine d’octobre 1921.

Mais d’abord, un point sur cette fameuse soirée. L’article de Cinéa, finalement le plus complet, reproduit sur notre site en février 2009, se retrouve quasiment mot pour mot dans les différentes revues spécialisées que nous avons consultées (à titre d’exemple, ci-dessous, la page 20 de Ciné Journal du 8 octobre 1921 ; un texte identique figure dans Le Cinéma du 7 octobre) ou avec de légères variantes et abrégé, comme dans le Courrier cinématographique du 7 octobre, ou réduit à un simple entrefilet, reprenant tout simplement les premier et dernier paragraphes de l’article de Cinéa, dans Cinémagazine du 14 octobre. Sous ses diverses versions, cet article non signé, qui finit par  rappeler nos modernes  dépêches AFP, relève davantage de l’écho mondain que de la chronique cinématographique et ne dit rien du programme, sinon qu’il était « fort bien choisi ».

Ciné Journal 8 octobre 1921

Ciné Journal 8 octobre 1921

Et pourtant tous les cinémas ne sont pas logés à la même enseigne ! Ainsi, le tout nouveau Grenelle Aubert-Palace bénéficie d’un bien meilleur traitement que le Louxor dans le Courrier cinématographique du 7 octobre. Sur la même page, intitulée « Inaugurations » (au pluriel), la journaliste Odette Pannetier fait son métier et semble avoir la fibre plus cinéphilique.
Outre la description fort élogieuse des lieux – des loges aux issues de secours – elle n’oublie pas le programme de la soirée. Même les œuvres musicales (de Bach à Saint Saens), exécutées par un «excellent orchestre», sont citées. Et nous savons ce que les invités du Grenelle ont  pu voir : Charlot fait une cure (« déridant même les plus tristes »); ensuite « un drame », Le voile du mensonge (The Web of Deceit, film américain de 1920, réalisé par Edwin Carewe avec Dolores Cassinelli et Hugh Cameron ); puis une « délicieuse comédie », Le journalisme mène à tout;  un court métrage comique, Fridolin a bon cœur ; sans oublier « un très joli film documentaire », Au pays de l’olivier. (Lire l’article)
L’impasse sur le Louxor continue dans les revues spécialisées : même après l’ouverture, ses programmes n’y figurent pas en cette fin d’année 1921. Pourtant, un journal comme Comœdia est une véritable mine de renseignements sur la programmation des salles pendant cette période. Faut-il en déduire que le responsable du Louxor avait une communication bien défaillante et ne signalait pas ses programmes aux journaux ?  À l’occasion de ses recherches dans Cinéa, Nicole Jacques-Lefèvre avait noté (article Au temps du muet III) que le Louxor n’y figurait qu’à partir du 28 avril 1922.  Paris-guide, qui deviendra La Semaine parisienne puis La semaine à Paris, recense bien les salles dès 1921 mais ne donne pas systématiquement leurs programmes ; ou se contente de citer un seul film et non le programme complet. Il faut attendre mai 1923 pour que les programmes du Louxor soient correctement recensés dans cet hebdomadaire.

Et pourtant, même si le Louxor manque à l’appel, la consultation de ces revues permet de se faire une bonne idée de ce que les cinémas du quartier proposaient au spectateur en ce mois d’octobre 1921. Car ce nouveau cinéma n’arrivait pas dans un désert cinématographique.
Prenons trois salles bien connues du quartier à cette époque : le Delta, le Barbès-Palace, le Palais-Rochechouart-Aubert.

La déferlante Zorro

Début octobre 1921, deux films se partagent la vedette à Paris. D’abord (dans l’ordre chronologique), Le Signe de Zorro de Fred Niblo, dont la sortie prévue le 30 septembre est annoncée durant tout l’été à grand renfort de publicités pleine page, d’articles sur la vedette du film, Douglas Fairbanks, (« Doug », précise le journaliste de Cinémagazine du 14 octobre, a même « amené avec lui sa Rolls Royce de tourisme »), mais aussi d’échos mondains  sur le couple qu’il forme avec Mary Pickford, vrai chouchou de la presse cinématographique. Installé  à l’hôtel Crillon à Paris en ce début octobre, ce « couple sympathique » assistait d’ailleurs le 11 octobre à la présentation en avant-première d’Une poule mouillée, le dernier film de « Doug».

Ciné-Journal

Ciné-Journal, 2 août 1921

Le Signe de Zorro « avec ses 2000 mètres !» (Cinémagazine, 30 septembre) sort « dans 14 des premiers établissements de Paris », précise le Courrier cinématographique du 1er octobre. « Ses 2000 mètres » ?  En effet. La longueur de la pellicule est régulièrement précisée dans les revues spécialisées car la location des bandes se négociait au mètre selon un tarif dégressif en fonction de la nouveauté : par exemple, 25 centimes la première semaine, puis 20, puis 15 etc. Le Signe de Zorro passe en première semaine dans notre quartier au Barbès Palace et au Palais-Rochechouart-Aubert, ainsi qu’au Tivoli dans le Xe. Mais dans tous les cinémas, ce film ne constituait de toute façon qu’une partie du programme.

Car les soirées de cinéma étaient longues, elles pouvaient durer deux, voire trois heures. Nous avons déjà présenté dans le détail un programme du Louxor de 1924. Mais dès 1921, le rituel de la soirée au cinéma était bien rodé : films courts, film(s) long(s), documentaire, court métrage comique (présentant souvent des personnages récurrents comme Charlot, Malec (Buster Keaton), Dudule, Fatty (Roscoe “Fatty”Arbuckle), Beaucitron créé par Harry Pollard, etc., sans oublier les attractions  (jongleurs, acrobates, chanteurs). Les multiples interruptions entre les films permettaient d’ailleurs au public d’entrer en cours de séance et de sortir se dégourdir les jambes. La musique tient une place de choix car les nouvelles salles qui se multiplient  ne se contentent plus d’un modeste piano mais  peuvent accueillir des orchestres, c’est le cas au  Louxor, pour accompagner les films muets et proposer des interludes musicaux. Au Barbès-Palace, Zorro ouvrait la séance  mais le spectateur voyait ensuite un film  de Charlot,  puis Quand l’amour veut avec Bessie Barriscale  et une attraction, Amelet «  le fin diseur, dans ses œuvres ». Au Palais-Rochechouart, Zorro est signalé au contraire en fin de séance,  précédé de Pathé Revue, « le magazine du cinéma », de Nick Winter et ses aventures, film français avec Georges Vinter (7e épisode : « Le drame de l’Alhambra »), de Cœur de vingt ans (Oh Boy ! comédie américaine d’Albert Capellani ) et d’Aubert Journal (les futures « actualités »).

D’Artagnan contre Zorro

Douglas Fairbanks n’était pas seul à occuper la presse. Impossible d’échapper aux Trois mousquetaires !  Ils sont partout.  Le film en douze épisodes d’Henri Diamant-Berger, qui sortira le 7 octobre, une semaine après Le signe de Zorro, va bénéficier, avant, pendant, et après  sa sortie, de ce qu’on nommerait aujourd’hui  un véritable « matraquage publicitaire ».
La société Pathé Consortium Cinéma, dirigée par Denis Ricaud, est entrée en guerre contre « l’invasion américaine » et se bat pour défendre le cinéma national, en maintenant un pourcentage régulier de films français sur les écrans (on compte alors environ 2000 salles en France), mais aussi en essayant de l’exporter. Denis Ricaud a fait débloquer un budget publicitaire, encore jamais atteint, de 50 000 francs pour promouvoir les projections de presse de septembre et la première du film. Semaine après semaine, les articles dithyrambiques se succèdent ; acteurs, costumes, tournage  fournissent matière à reportages ; le public ne doit rien ignorer de ce chef-d’œuvre national (ni de son coût de production de plus de deux millions de francs), qui sera publié de surcroît sous forme de feuilleton dans Comœdia à partir du 7 octobre pour accompagner la sortie du film. Il s’agira, nous précise-t-on, du texte original d’Alexandre Dumas, avec lequel le film prend quelque liberté. Les trois Mousquetaires ont bien été programmés au Louxor. Dans la liste des établissements parisiens qui « présenteront le film à partir du 7 octobre » publiée par Ciné Journal le 1er octobre, le Louxor ne  figure pas encore. En revanche il apparaît bien en dernière position, derrière le Barbès Palace, dans la liste publiée le 15 octobre,  parmi les cinémas ayant « retenu » le film.

Ciné Journal 15 octobre 1921

Ciné Journal 15 octobre 1921

Le Barbès Palace commença la programmation non pas la première semaine (7-13 ocobre) mais la semaine suivante (14-20 octobre). Et le Louxor ? On peut parier aussi sur octobre mais là encore, il s’agit d’une hypothèse. Dans le cadre de cette campagne de promotion, Pathé allécha le public en sortant, le 7 octobre, non pas le premier épisode du film («L’Auberge de Meung»), mais un Prologue. Les douze épisodes, d’une heure chacun, ne  suivraient qu’à partir du 14 octobre. Pourquoi ? Cinémagazine, dans son numéro du 7 octobre, publie cet encart de Pathé Consortium Cinéma :« il a paru utile , tant pour annoncer au Public le film Les trois Mousquetaires que pour le familiariser avec les artistes qui l’ont tourné, de réunir en un film qui sera passé avant le début de l’action proprement dite, les présentations des principaux artistes et une série d’explications documentaires et de vues pittoresques qui montreront les à-côtés de la prise de vue. Le film donnera une juste idée de l’effort énorme qui a été accompli pour présenter aux spectateurs une œuvre de cette importance.»  Une super bande annonce, en quelque sorte, ou un «bonus» avant la lettre…
AfficheTrois MDes programmes copieux
De toute façon,  pas plus que Zorro, Les trois mousquetaires n’étaient jamais seuls au programme !  Reprenons nos salles proches du Louxor : avec le Prologue du film, le Palais-Rochechouart-Aubert offrait aussi Nick Winter et ses aventures (8e épisode), le film Peppina avec la star Mary Pickford, La terre d’André Antoine d’après l’œuvre d’Emile Zola , Pathé Revue « le magazine de l’écran » et les actualités de l’Aubert Journal !

Le Capitole (cinéma situé place de la Chapelle) programmait lui aussi en complément  du Prologue les films La Terre, La Danse de la mort avec Alla Nazimova, un dessin animé (Le capitaine Grogg parmi les centaures), le Pathé Journal et même une attraction : « Francardi dans son numéro universel ».  Tout cela en une soirée.

La semaine suivante du 14 au 20 octobre, le Palais-Rochechouart-Aubert proposait, à côté du premier épisode des Trois mousquetaires, un film documentaire Russie rouge, L’homme inconnu et le 9e épisode de Nick Winter et ses aventures. À propos de Russie rouge, Comœdia signale le 17 octobre que ce film provoque des incidents dans les salles entre communistes et anti-communistes. Certains directeurs de salles l’ont donc déprogrammé. Le chroniqueur s’interroge :  « Pour quel parti Russie rouge est-il une propagande ? »

Le Barbès Palace sortait Les Trois mousquetaires avec une semaine de décalage et ajoutait à la projection du Prologue un film américain de Allen Holubar avec Erich Von Stroheim et  Dorothy Phillips, Pour l’humanité , et le premier des onze épisodes de L’orpheline de Louis Feuillade avec Sandra Milowanov.

Mais ces programmes à rallonges ne faisaient pas forcément le bonheur des réalisateurs !
Ainsi, Henri Diamant-Berger s’estime « trahi ». Le 7 octobre, Comœdia donne la parole au réalisateur qui s’explique sur les modifications qu’il a été amené à faire par rapport au roman et ajoute cette précision sur la version filmée : « Il est regrettable que les vitesses variables et ridicules auxquelles les exploitants passent les films ne permettent pas à un auteur d’assumer avec satisfaction la responsabilité de ce que verra le public. Je prie donc ceux qui voudront bien suivre le film de ne pas aller dans les salles où l’on passe un programme trop chargé. Là, on nous trahit. Je les prie encore de noter que la photographie du fil est bonne et le tirage bon, que nous l’avons sévèrement vérifié. »
Ces « programmes chargés » que déplore Henri Diamant-Berger faisaient-ils pour autant le bonheur du public qu’ils étaient censés séduire ? Un journaliste de la presse professionnel, cité par Christian-Marc Bosséno dans La prochaine séance – Les Français et leurs cinés, raille au contraire ces programmes «composés à la manière des buffets de gare. On y trouve tout. […] Et c’est dans la cervelle du bon public un salmigondis de bouts de scène, une macédoine de salade russe où Charlot joue Les Misérables en compagnie de Jean Valjean lutinant Mabel ».

Pour des raisons techniques, aussi, le public était parfois soumis à des projections de bien piètre qualité.  Un  écho trouvé dans Comœdia du 24 octobre 1921 le confirme : à l’occasion du lancement en fanfare des Trois Mousquetaires, Pathé Consortium Cinéma avait organisé trois soirées de gala, réservées  au « Tout-Paris littéraire, artistique et cinématographique », chacune proposant la projection de quatre épisodes du film. Mais visiblement la technique ne suivait pas.  Selon le journaliste, ces trois soirées des 18,19, 20 octobre 1921 furent « des plus brillantes par la qualité des spectateurs plus que par l’éclairage, malheureusement, car l’ampérage fut insuffisant et la présentation du film en souffrit : la projection n’eut pas la clarté qu’on souhaitait, les jeux de physionomie des artistes furent pour la plupart perdus et bien des finesses échappèrent, dans ce brouillard, aux spectateurs. » Pourtant notre journaliste accommodant n’en fait pas un drame : ce n’est pas si grave car, fort heureusement, « l’œuvre est au dessus de cet accroc » !

Au Delta, tout aussi proche du Louxor que les salles citées plus haut, pas de Zorro ni de d’Artagnan !  En revanche, il offrait au public Le match officiel Carpentier-Dempsey, le film du match de boxe du 2 juillet 1921 entre Georges Carpentier et Jack Dempsey, qui tourna de salle en salle avec un immense succès ; venait ensuite Le sept de trèfle, film de 1921 en douze épisodes de René Navarre (4e épisode, « Au fond de l’abîme ») ; le film court comique était ici Fridolin a bon cœur. Le spectateur qui en avait décidément pour son argent avait droit aussi à Ursus, « grande scène d’aventure » ; avec l’habituel Delta Journal et l’attraction de rigueur, cette semaine, « Constantin, le comique rieur ».

Quant au prestigieux Gaumont-Palace de la Place Clichy (ancien Hippodrome), un peu plus éloigné mais que l’on ne saurait ignorer, il programmait en ce début octobre  L’Atlantide de Jacques Feyder d’après le roman de Pierre Benoit. Cette salle de 3500 fauteuils, avec galeries et promenoir, avait été inaugurée le 30 septembre 1911(2). Dotée d’une vaste  fosse d’orchestre et d’une immense scène, elle pouvait accueillir des musiciens, des troupes de comédiens et de danseurs, et se prêtait donc  magnifiquement aux « grands spectacles ». Le  14 octobre, Comœdia présente « Une grande saison lyrique au Gaumont Palace  – Le Ciné-mixte » ou ciné-lyrique », mélange de films et musique (avec le grand orchestre des concerts Colonne). Certains évènements « grandioses » allaient émailler la saison. Citons-en un seul : le Gaumont annonçait, pour la semaine du 4 novembre, La chute de Babylone de Griffith, en deux parties et 120 tableaux, avec chanteurs et orchestres.

Cet aperçu du paysage cinématographique du quartier reflète bien ce que pouvaient être l’effervescence et le dynamisme de cette jeune industrie lorsque le Louxor ouvrait ses portes à Barbès en ce mois d’octobre 1921.

Annie Musitelli | ©lesamisdulouxor.fr

Notes :

1. Ce programme a depuis la rédaction de cet article été découvert. Il comportait : À quatorze millions de lieues de la Terre (du réalisateur danois Holger-Madsen, 1918) – Métempsycose (d’Edward Sloman d’après Le Vagabond des étoiles de Jack London, 1920) – Gaumont-Actualités – Pathé Revue – Pour un corset (Arvid E. Gillstrom) – Lui, sur des roulettes (avec Harold Lloyd). [ Source : Bonsoir, journal républicain du soir, n° 977 et 979, 7 et 9 octobre 1921. Ap. site Ciné-Concert.]

2. Jean-Jacques Meusy, Paris-Palaces ou le temps des cinémas (1894-1918), CNRS Editions, Paris 1995.