Qui êtes-vous, M. Zipcy ?

L’architecte du Louxor

Le  Louxor a été accueilli à sa construction en 1921 comme l’une des plus modernes et confortables salles de cinéma de Paris. Aujourd’hui encore son architecture ne cesse d’intriguer les passants et  sa façade éclatante restaurée va bientôt illuminer le carrefour Barbès. Mais son auteur demeure dans l’ombre. Le mystérieux M. Zipcy, dont le nom fut longtemps estropié – en M. Zipey ou Ripey notamment – a traversé discrètement l’histoire de l’architecture. Peu de traces de lui dans le vaste champ d’archives qui nous renseignent sur ceux dont les œuvres ont enrichi le patrimoine bâti.
Cet architecte aurait-il signé un coup de maître avec ce Palais du cinéma puis choisi de se réfugier dans une pratique de l’architecture beaucoup moins exposée aux feux de la rampe ? Même ce bâtiment qui fait l’objet de notre attention aujourd’hui a occupé peu de place dans les publications spécialisées. Le reste de son œuvre est méconnu.

Henri Zipcy (1873-1950)

Henri Zipcy (1873-1950)

Henri Joseph Marie Zipcy (parfois nommé de manière erronée Henri-André Zipcy) est né le 10 décembre 1873 à Constantinople dans une famille arménienne catholique originaire de Smyrne (Izmir). Son père, André, est propriétaire de journaux et publie entre autres  La Turquie et  L’Orient, en langue française. Les archives familiales attestent d’échanges de correspondance entre lui et Pierre Loti. Il appartient à la société aisée de Péra, quartier de Constantinople où se côtoient en bonne entente les Levantins et cette petite communauté arméno-catholique dont il fait partie. Hôtels particuliers, élégantes demeures et palais de la bourgeoisie et de l’aristocratie s’alignent à côté des diverses ambassades, la vie y est agréable, les fêtes nombreuses, et les familles parlent couramment plusieurs langues. C’est donc tout naturellement qu’Henri Zipcy vient étudier en France. Il arrive à Paris en 1889 et, en 1892, aux Beaux-Arts, est élève de Gaston Redon, le frère du peintre.
On possède peu de renseignements sur son activité professionnelle à l’issue de sa formation d’architecte en 1897.  S’exerce-t-elle d’abord à Paris, où plusieurs adresses de lui sont attestées à cette époque ? Ou à Constantinople, où il se marie en 1912 avec une Italo-Allemande catholique, Frieda Leonhardi (fille d’un ingénieur à la Régie ottomane des tabacs) ? Le couple s’établit très vite  à Paris, au 33, bd Garibaldi, qui sera à partir de 1914 l’adresse du domicile et de l’atelier de l’architecte.

Henri Zipcy, sa belle-mère, sa femme et ses fils (en uniforme du collège Stanislas) en 1926, lors d'un événement familial.

Henri Zipcy, sa belle-mère, sa femme et ses fils (en uniforme du collège Stanislas) en 1926, lors d’un événement familial.

Les époux Zipcy obtiennent la naturalisation en 1928 et donnent à leurs trois fils une éducation française sans rien transmettre de leur histoire. Les enfants étudient au collège Stanislas et connaissent  peu de choses de leurs origines. Ce fut d’ailleurs le cas de beaucoup d’Arméniens qui avaient dû quitter la Turquie à cette époque : peut-être les parents voulaient-ils protéger leurs enfants en occultant une part du passé familial et les tragiques événements. L’un des fils Zipcy, Fernand, deviendra architecte et exercera à Cherbourg, où il est décédé en juin 2009.

Un architecte discret

Comme il fut discret avec ses enfants sur son histoire familiale, Henri Zipcy le fut aussi avec eux sur sa carrière. Sa petite-fille décrit un homme sensible et réservé qui se considère davantage comme un « artisan », et dont la descendance sait peu de choses sur l’œuvre réalisée. On peut avoir un peu de mal à imaginer une telle approche de la pratique architecturale à notre époque de « starchitectes ». Si Henri Zipcy a essentiellement exercé son activité durant un demi-siècle pour une clientèle privée, construisant habitations individuelles et commerces, sa pratique a montré, avec le spectaculaire Louxor, qu’il était capable d’innovation et pas seulement d’application artisanale d’un savoir-faire artistique. Les questions demeurent cependant sur la démarche qui l’a conduit à ce style Art déco et ses influences égyptiennes pour ce cinéma. Était-ce son choix ? Ou bien celui de son commanditaire ? Son éducation cosmopolite et ouverte sur plusieurs cultures a-t-elle influé sur ce parti pris ?

5 janvier 1920 : Henry Zipcy signe les plans du Louxor

Après cet ouvrage, on sait qu’il a participé à des projets d’architecture commerciale ou domestique. Ainsi, sur une photo que possède la famille, on voit une  maison en meulière construite par lui à Andrésy dans les années 20, pour son usage personnel (il en a construit une autre dans la même rue pour un ami).

La maison d'Henri Zipcy à andrésy

La maison d’Henri Zipcy à Andrésy

Il avait choisi cet endroit calme, en plein milieu des champs, après avoir un temps songé à acheter La Boisserie, à Colombey-les-Deux-Églises, pour l’aménager. L’abandon de ce projet permit une dizaine d’années plus tard au général de Gaulle de l’acquérir et d’en faire son refuge de paix… C’est dans cette maison d’Andrésy qu’Henri Zipcy décède le 1er octobre 1950.

Quelques traces nous signalent des projets d’Henri Zipcy ; ils n’ont pas eu l’éclat du Louxor… La plupart de ces constructions ont été détruites ou transformées, mais elles racontent une partie de son histoire.

Projets d’Henri Zipcy ayant fait l’objet de demande de permis de construire :

17, rue de La Tour (16e)
Client : Mme Bouvier
Architecte Zipcy, 33, bd Garibaldi
Ateliers d’artistes en RDC
11 mars 1925
puis 26 juin 1925
-27, rue Ginoux
Client : Marché français des fourrures et pelleteries
Zipcy 35 [sic] bd Garibaldi
Bâtiment pour salles des ventes
Juillet 1920
-27, rue Ginoux
Même client
Zipcy
Salle d’exposition en rez-de-chaussée
-67, rue de Longchamp
Client : de Monbrison
Zipcy, 33, bd Garibaldi
Remise rez-de-chaussée
7 avril 1920
-Bd Magenta
Pour M. Zilberberg
M. Zipey [sic]
Cinéma
7 janvier 1920
-15, rue Fondary
Client : Hurst
Arch. Meister et Zipcy, 12, rue de Bucarest
Habitations de 3 étages
23 juin 1930

L'école Bréguet (Photo "La Technique des travaux", année 1931).

L’école Bréguet (Photo « La Technique des travaux », année 1931, p. 65).

La Technique des travaux, année 1931 pages 64-65

La Technique des travaux, année 1931, pages 64-65

-81 à 89, rue Falguière
Société de l’école Bréguet
Arch. Chifflot, 90, bd Raspail [ce nom figure seul sur le permis mais H. Zipcy a participé au projet, comme l’indique le document ci-dessus. NDLR.]
Constr. 4 étages de locaux scolaires
31 juillet 1929
-Hôtel La Pérouse, 40, rue La Pérouse (16e)
Archi. M. Zipcy
Surélévation (réalisé)
1926

Michèle Alfonsi © lesamisdulouxor.fr

Sources : archives privées