Une vue inconnue du Louxor en 1929

La façade du Louxor, 6-13 septembre 1929, dans le film de Pierre Chenal Une cité française de cinéma © GPA Gaumont Pathé Archives.

Les images du Louxor pendant les premières années de son existence sont rares. Mais quand on en trouve, il est relativement facile de les dater, car les photos de façades de cinéma sont des documents parlants. En effet, contrairement à des clichés de monuments historiques ou de paysages, ils sont datables grâce aux affiches des films programmés : même si c’est au prix de longues recherches, il est possible de retrouver les dates de passage d’un film donné.

C’est ce qui vient de se passer une fois de plus, grâce à la télévision, en un moment où nos cinémas sont toujours désespérément fermés. Le beau documentaire de Timon Koulmasis, Lotte Eisner, par amour du cinéma (1), présenté sur Arte, a permis à tous les cinéphiles de partager la passion du cinéma qui animait Lotte Eisner, cofondatrice avec Henri Langlois et Georges Franju de la Cinémathèque française.

Le film s’appuie sur de formidables images d’archives, et nous avons ainsi eu la bonne surprise de découvrir, à la 16e minute (merci à Nicole Jacques-Lefèvre de nous avoir tout de suite signalé cette trouvaille !), la façade du Louxor (inauguré il y a bientôt cent ans le 6 octobre 1921), dans son état presque d’origine.  « Les images d’archives où apparaît le Louxor », nous a expliqué Timon Koulmasi, « datent de 1928 et se trouvent chez GPA (Gaumont Pathé Archives), dans un film intitulé Une cité française de cinéma de Pierre Chenal ». Mais après nous être plongés dans la programmation du Louxor, nous avons suggéré une rectification : en effet, le film de Pierre Chenal a dû sortir fin 1929, car au moment de son tournage, le Louxor projette, comme on peut le voir sur la copie d’écran, La Divine Croisière, de Julien Duvivier. Sorti le 15 juin 1929 en exclusivité au Max Linder, le film de Duvivier reste deux semaines à l’affiche puis disparaît des écrans jusqu’à la rentrée de septembre. Le film passe au Louxor pendant la semaine du 6 au 13 septembre(2) et est également projeté dans plusieurs autres salles de quartier, dont le Capitole et le Féerique que l’on aperçoit aussi dans le documentaire de Timon Koulmasi. Selon la règle habituelle au Louxor, le film ne reste qu’une semaine à l’affiche. Le Louxor enchaîne la semaine suivante avec Les Roses blanches de Gilmore, de Rudolf Meinert, alors que La Divine Croisière poursuit sa carrière, du 13 au 19 septembre, dans d’autres salles de quartier.

La forme du document filmé est très simple, il n’y a pas de traveling, seule une vue statique de la façade du Louxor, animée par des passages de voitures, puisqu’il s’agit quand même d’un film, au même titre que celles d’autres cinémas figurant dans la même séquence n° 9 de ce documentaire (Carton 9 : « Quelques salles de cinéma du circuit Pathé », une dizaine de salles dont la « façade du cinéma Louxor »(3)).

En haut : 1921 (catalogue Gentil et Bourdet) – 1921 (photo Vizzavona, La Construction moderne mars 1922) En bas : couverture de programme de 1924 – 1929 (film de Pierre Chenal).

Il est intéressant de resituer cette vue dans la suite chronologique des photographies du Louxor. La plus ancienne photographie de la façade date de la fin de l’année 1921, publiée dans le catalogue de la société de mosaïques Gentil et Bourdet [cf. Le Louxor, éditions AAM 2013, p. 29). Suit une photographie prise par Vizzavona à la fin de l’année 1921, et publiée le 26 mars suivant dans La Construction moderne (Le Louxor, AAM 2013, p. 34) : la mention LOUXOR est apparue en arrondi sur le bord de la terrasse. Une troisième photo illustre la couverture des programmes (par exemple ici, celui du 12 au 18 septembre 1924, Le Louxor, AAM 2013, p. 26), où apparaît un bandeau publicitaire sous la marquise : « Matinée tous les jours avec attractions ».

Le Louxor en 1931, Photo Waroline, collection fondation Jérôme Seydoux Pathé.

On passe à la semaine du 13 au 19 mars 1931 avec ce qui est devenu la cinquième photo de la façade, prise dans la semaine du 13 au 19 mars 1931, avec une nouvelle enseigne lumineuse sur la terrasse « PATHÉ LOUXOR » (Le Louxor, AAM 2013, p. 46), postérieure donc au rachat de la salle par Pathé.

La vue du film de Pierre Chenal est donc la quatrième chronologiquement. Fin 1929, alors que l’intégration du Louxor dans le groupe Pathé est en cours et que la salle va l’année suivante être modernisée et adaptée pour le son, la façade est quasiment dans son état de fin 1921. La grande enseigne « LOUXOR » est toujours présente sur la terrasse, et une autre toute petite a fait son apparition côté boulevard de Magenta. Trois des quatre mâts sont visibles, dont un est déjà arasé. Ils le seront tous sur la photo de 1931. Les balcons d’origine sont toujours là, et les décors des façades complets (dont la frise de mosaïque côté boulevard de Magenta qui sera supprimée lors d’un ravalement). Et deux des grilles des dessus de l’accès au porche sont toujours visibles. On note aussi qu’à cette date, qui coïncide avec l’arrivée des premiers films parlants (ou « sonores »), le Louxor maintient la tradition des « attractions » de l’entracte dont le public était toujours friand, en les signalant par le panneau déjà vu en 1924, mais complété de l’horaire (« Matinée tous les jours avec attractions à 14 h 30 »). Il est malheureusement impossible de voir l’intérieur du porche.

Petit à petit, des archives continuent d’être classées, voire numérisées, et sont mises en ligne sur l’Internet. On peut donc sérieusement espérer voir apparaître, dans les années qui viennent, quelques nouvelles pépites de ce genre.

Jean-Marcel Humbert et Annie Musitelli

(1) Visible sur Arte.tv jusqu’au 25 mars 2021.
(2) Programmes parus dans le magazine Pour Vous.
(3) (ref. Fiche Document : 1928 1 1 NU – UNE CITE FRANCAISE DU CINEMA)