Un certain Henri Silberberg…

L’article qui suit est complété par une chronologie concernant l’ensemble de la famille Silberberg, à laquelle on peut aussi se référer pour de plus nombreux détails sur les péripéties de la vie mystérieuse d’Henri Silberberg.

Ce fils d’immigrés à qui l’on doit le Louxor

Que savons-nous de celui à qui nous devons le Louxor ? Dans les articles que nous lui avions consacrés, nous regrettions de presque tout ignorer de ce que fut sa vie. De nouvelles recherches – un chaleureux merci à Catherine Saiko et Dominique Delord pour leur aide précieuse – nous ont permis depuis de découvrir quelques documents intéressants. Assez peut-être pour tenter de tracer en pointillés le destin de cet homme qui fut un « promoteur » suffisamment hardi pour acheter un immeuble haussmannien et le faire démolir pour construire un cinéma.

Tout commence par une histoire d’immigrés d’Europe Centrale…

La famille Silberberg
Les activités multiples d’Henry Silberberg
L’achat de l’immeuble du boulevard Magenta
L’aventure du Louxor

La famille Silberberg

En 1859, à Budapest (Hongrie), Jacob Silberberg épouse Francesca Heller1. Il est né vers 1834 à Zarnovice (Pologne) ; elle, vers 1836 ou 18382 à Budapest. Ils vont émigrer en France, via l’Égypte, vers 1865, et c’est à Paris que naît, dans cette modeste famille juive ashkénaze, le 21 octobre 1866, Henri Silberberg.

Acte de naissance d’Henri Silberberg (Archives numérisées de Paris)

À la naissance d’Henri, Jacob Silberberg a trente-deux ans et sa femme, à qui l’acte de naissance donne le prénom francisé de Fanny, vingt-huit ans. Ils ont déjà trois enfants : Annette et Rosalie, nées à Zarnovice en 1860 et 18633, et Jacob, né à Alexandrie (Égypte) en 1864, et mort à Paris à 21 mois, le 23 août 1866. Jacob est « colporteur », Fanny « sans état », et ils vivent dans le XIe arrondissement, au 105, puis, à la naissance d’Henri, au 128, rue Saint-Maur. Les deux témoins à la déclaration de la naissance d’Henri sont des voisins : un commerçant et un colporteur.

128, rue Saint-Maur : maison natale d’Henri Silberberg

Jacob et Francesca auront d’autres fils : Émile, né sans doute en 1867, Samuel, né le 27 avril 1868, et Eugène, né le 12 novembre 1869.  À la naissance de Samuel, Francesca et Jacob sont « marchands de nouveautés » et résident au 19, rue de la Goutte d’Or, dans le XVIIIe arrondissement. En 1869, ils résident 12, boulevard de la Villette, comme l’indiquent l’acte de naissance d’Eugène et la mise en faillite de Jacob, qui le désigne toujours comme « colporteur ».

Faillite du père, Jacob Silberberg, en 1869 (Archives de Paris)

Ils seront ensuite « marchands de chaussures » à la même adresse, puis, selon le Bottin du commerce de 1889, au 152, boulevard Voltaire (XIe). Mais au mariage d’Eugène, la même année, leur adresse de résidence est au 92, boulevard Richard Lenoir (XIe). On les retrouvera en 1895, lors du mariage d’Henri, au 91, quai de Valmy, dans le Xe arrondissement, et Jacob sera devenu « négociant ». Francesca Heller mourra à Paris le 7 avril 1898 à 62 ans. Ils vivent toujours dans le Xe arrondissement, mais 11 rue Alibert, et Jacob est enfin « rentier ». Il mourra, le 27 décembre 1899, 3, rue Grenéta (IIIe), selon leurs actes de décès (Archives numérisées de Paris).

Les enfants de Jacob et Francesca vont exercer successivement – et même simultanément, en ce qui concerne le fondateur du Louxor – plusieurs métiers. À la mort de Francesca Heller, Samuel est « représentant » ; Eugène est « publiciste » en 1895, lors du mariage de son frère Henri. À la mort de sa mère, il vit au 7, rue Albouy, aujourd’hui rue Lucien Sampeix (Xe). Il est alors « administrateur de concert ». Bien mieux : Eugène sera aussi, de 1903 à 1905, directeur de La Ville japonaise, 17, boulevard de Strasbourg (Annuaire des artistes de l’enseignement musical et dramatique). Comme l’écrit Dominique Delord : « Comme dans les autres cafés-concerts, dès 1901 le cinéma y est une des attractions épisodiques. Le lieu, devenu Le Zéta, cabaret artistique, est en faillite quand en août 1907 l’acquiert un célèbre rejeton du Xe, Gaston Brunswick, dit Montéhus (1872-1952), qui rebaptise le lieu Le Pilori de Montéhus ». C’est aujourd’hui L’Archipel. Le monde du spectacle est donc déjà présent dans la famille…
Mais aussi les faillites…

Le Livret militaire d’Henri Silberberg

Connaîtrons-nous jamais le visage d’Henri Silberberg ? Notre découverte aux Archives de Paris – merci à Dominique Delord – de la copie de son livret militaire nous apprend du moins quelques détails de son aspect physique. Relativement grand pour son époque, Henri Silberberg mesurait 1,75m. Il avait le visage ovale, les cheveux, les sourcils et les yeux châtains, le menton long et le nez droit.
Le 31 décembre 1887, grâce à l’article 9 du Code civil, qui permet « à l’individu né en France d’un étranger de réclamer la qualité de Français à l’époque de sa majorité à condition de se fixer en France »(4), Henri Silberberg, âgé de 21 ans, par une déclaration à la mairie du XIe arrondissement, choisit de devenir français. Ses parents, donc, avaient gardé leur nationalité. Quant à son frère Eugène, né en 1869, c’est par la loi du 26 juin 1889 que, selon son livret militaire, il devient français. Celle-ci donne automatiquement la nationalité française aux enfants d’étrangers qui ne l’ont pas refusée.
Appartenant à la classe de mobilisation 1886, Henri est reconnu « propre au service », mais dispensé en raison d’un frère sous les drapeaux. Il ne sera soumis qu’à une courte période d’exercices dans un régiment d’infanterie en 1889, et passera le 1er novembre 1891 dans la Réserve de l’armée active. Après deux autres mois d’exercices dans la même arme, en 1896 et 1899, il sera intégré en novembre 1900 à l’armée territoriale, puis dans sa Réserve en 1906. Enfin, après une dernière courte période d’exercice en novembre 1909, il sera libéré du service militaire le 1er octobre 1912 (voir les détails dans la Chronologie).

Extrait du livret militaire d'Henry (Archives de Paris)

Extrait du livret militaire d’Henry (Archives de Paris)

Les activités multiples d’Henri Silberberg

Que savons nous de la formation de Silberberg, de ses premières activités ? Une simple mention indique, dans les Archives commerciales de la France, au chapitre « Clôture de faillites pour insuffisance d’actifs », celle d’Henri Silberberg, « négociant en chaussures », 17, rue de Lancry (Xe), prononcée le 30 novembre 1889. Il a 23 ans, marche sur les traces paternelles … et c’est sa première faillite. Il en connaîtra d’autres. Joint au dossier consulté aux Archives de Paris, qui nous apprend qu’Henri s’est lui-même déclaré en faillite, son casier judiciaire – vierge – nous confirme son identité.

Faillite de 1889 – Casier judiciaire

À 29 ans, le 1er octobre 1895, il épouse à la Mairie du Xe arrondissement Ernestine Croussillard, née à Paris le 4 août 1867, « sans profession », divorcée l’année précédente et avec qui il vivra jusqu’à sa mort5.

Signature des époux et des témoins (acte de mariage, 1er octobre 1895)

Il est alors « employé de commerce », et réside, comme sa future épouse, au 181, rue Lafayette, dans le Xe arrondissement. Son contrat de mariage est signé chez le notaire Vallée, à qui il restera fidèle lorsqu’il achètera l’immeuble du 170, boulevard de Magenta, à la place duquel il fera construire le Louxor.

181 rue Lafayette, résidence des époux Silberberg en 1895

Le 4 juillet 1898, une société est constituée sous le nom de « Silberberg et Cie » pour une durée de dix ans à compter du 1er juin (Archives de Paris). Elle a « pour objet de faire la représentation de marchandises et d’intermédiaire pour warrants5 sur toutes marchandises, sur Paris et départements ». Le couple réside alors 54, rue d’Enghien (Xe), qui devient le siège de la société. Henri Silberberg détient la signature sociale de cette « société en nom collectif et en commandite simple ». Mais c’est sa femme – qui selon ce type d’association est bailleuse de fonds, mais n’aura aucun droit dans la gestion – qui apporte « le droit à la location verbale ainsi que tous les meubles existants dans ce local », ainsi qu’une somme de 2 500 francs (on apprend que le contrat de mariage est sous le régime de la séparation de biens). Henri « apporte à la société ses connaissances spéciales à ce genre d’industrie, évaluées à 1000 Fr ». La somme totale, 4400 Fr, reste bien modeste.

1898 : création de la  société Silberberg et Cie

Société Silberberg et Cie, apport respectif des époux

Mais Henri Siberberg semble avoir bien d’autres compétences : il s’est frotté lui aussi au monde du spectacle. Un premier indice nous est fourni par le Recueil de jurisprudence commerciale et maritime du Havre, (1905, T. 51). Entre le 22 août 1904 et le 17 mai 1905, un litige oppose, devant le Tribunal de commerce  de Saint-Valéry-en-Caux puis la Cour de Rouen, qui renvoie les parties pour conciliation, un croupier du casino de Saint- Valery et un Silberberg, alors directeur dudit casino. Mais est-ce « notre » Silberberg, qui se fait ici représenter par Maître Bailleul, du barreau de Paris ? L’Annuaire des artistes de l’enseignement musical et dramatique, pour les années 1905 à 1908 (il n’y a pas d’Annuaire en 1904) indique bien, pour Saint-Valéry-en-Caux : « Casino municipal – Dir. Silberberg ; théâtre, concerts et bals. »

Le casino de Saint-Valéry-en-Caux dont Silberberg fut directeur

Mais toujours pas de prénom ! C’est un entrefilet dans La Presse du 10 novembre 1907, à la rubrique « Les faillites » qui nous a apporté la confirmation attendue, en signalant un jugement du 8 novembre : « Du sieur Silberberg ayant exploité le Casino de Saint-Valéry-en-Caux et une agence de publicité à Paris, 24, boulevard des Capucines, demeurant à cette adresse »7, ce que confirment les Archives de Paris. Cette faillite, sur assignation de La Dépêche de Rouen et de La Normandie (encarts publicitaires non payés ?) et de deux autres créanciers, est d’ailleurs réglée par le désistement des créanciers grâce à « l’intervention de la dame Silberberg », qui a fait appel…

Faillite de 1907

Henri Silberberg a donc bien été directeur du casino de Saint-Valéry-en-Caux de 1903 à 1908. Le 16 mars 1908, il vend d’ailleurs « fonds et matériel » du casino à M. Trauchessec, pour une somme de 60 000F8. Or nous avons retrouvé sa trace en 1908 – il est alors âgé de 42 ans – grâce aux Annuaires du commerce Didot-Bottin. Son adresse professionnelle est bien, comme dans l’énoncé du jugement de faillite, au 24, boulevard des Capucines (IIe arrondissement, juste à côté de l’Olympia actuel), et il s’occupe d’« affichage, publicité dans les journaux et tramways ».
Mais d’autres documents administratifs nous en apprennent davantage : le 4 décembre 1909, les Archives commerciales de la France, Journal hebdomadaire signalent, au chapitre « Déclaration de faillites », celle, prononcée le 30 novembre, d’« Henri Silberberg, Agence de Publicité, 24, bd des Capucines, Syndic Anthoine ». Dans La Lanterne du 30 novembre 1911, autre faillite, avec l’adresse 5, Faubourg Saint-Honoré. Enfin, Les Archives commerciales, à la date du 17 avril 1912, au chapitre « Répartition de faillites et de liquidations », le citent encore, avec la même activité et l’adresse du boulevard des Capucines. Le syndic est cette fois Morin, qui s’occupera aussi de la faillite du Louxor. Les Archives de Paris nous ont appris qu’il s’agissait en fait de la même faillite : celle de 1909, sur assignation d’un certain Dorsner, à Forcalquier, et dont le règlement sera seulement achevé en 1912.

Faillite de 1909 (répartition en avril 1912)

Toujours est-il que, selon les Annuaires du commerce Didot-Bottin, il exerce toujours le même négoce, à la même adresse, en 1914, mais le progrès est passé par là, et l’on signale un numéro de téléphone : 111-42.

Henri Silberberg, à ce moment de son existence, nous apparaît donc comme un homme d’affaires un peu malchanceux, mais qui sait relancer ses activités, et surtout qui a des rapports, comme son frère Eugène, au monde du spectacle. Directeur du Casino de Saint-Valéry-en-Caux en 1905, il a même présidé aux premiers pas de Sacha Guitry sur la scène ! Car c’est à ce casino que ce dernier débute à l’âge de 20 ans. Sa compagne et future femme Augustine Hortense Lejeune, de son nom de scène Charlotte Lysès, y a décroché un contrat pour la saison d’été 1905 et l’a imposé. Il joue – son père Lucien Guitry lui ayant interdit de porter son patronyme – sous le pseudonyme de Lorcey, dans La Parisienne et dans une comédie, Le Député de Bombignac. Il semblerait qu’il ait accumulé trous de mémoire et bégaiements, et que son contrat ait été résilié…

à gauche : caricature de Guitry et Charlotte Lysès ( Le Figaro, 1912) – à droite : La Villa Sainte-Marie, route de Dieppe à Saint-Valéry-en-Caux, louée par Georges Le Maignan et sa femme Joséphine, à Charlotte Lysès qui hébergeait Sacha Guitry.

Cette activité, et celle de son frère à la Ville japonaise, ont-elles joué un rôle dans la création du Louxor ? En ce qui concerne le choix du lieu, les diverses demeures d’Henri Silberberg et de sa famille dans les XVIIIe et Xe arrondissements ont pu lui permettre de connaître le carrefour Barbès. A-t-il alors apprécié sa position stratégique, ce qui aurait pu l’inciter plus tard à acheter l’immeuble à l’angle Magenta/La Chapelle ?

L’achat de l’immeuble du boulevard Magenta

Un peu d’histoire : le boulevard de Magenta fut créé dans le cadre des grands travaux parisiens du baron Haussmann et une partie de ses terrains acquis par le baron de Rothschild9. C’est le cas en particulier de la parcelle portant la double adresse du 170, boulevard de Magenta et du 53, boulevard de la Chapelle, ainsi que de l’immeuble qui y fut construit. Un acte administratif signé le 12 février 1846 entre la Ville de Paris et le baron James Meyer de Rothschild, et cité lors de la vente du Louxor par la veuve de Silberberg, révèle un certain nombre de servitudes concernant ces terrains et l’immeuble à construire. Le baron doit en particulier « livrer gratuitement à la voie publique selon l’usage, les portions de terrain nécessaires à l’ouverture de rues ordonnancées et à ordonnancer », paver ces rues « en pavés durs », établir des trottoirs en granit, des « appareils d’éclairage au gaz », une « conduite en fonte pour la distribution des eaux » et des « bornes fontaines nécessaires au lavage des ruisseaux », enfin « établir des égouts ou portions d’égouts jugés nécessaires à l’assainissement du quartier ». Tout cela sera exécuté sous la « surveillance des agents de l’administration pendant le cours des constructions ».
Lors d’une première vente de l’immeuble « aux termes d’un acte de vente de L’Huillier & Coirard, notaires à Paris, du 27 juin 1868 », on apprend que « les rues projetées avaient été ouvertes, les travaux exécutés et que la part contributive au propriétaire avait été payée » et que « les travaux ci-dessus indiqués ont été exécutés et que Monsieur le baron de Rothschild a payé la part contributive dans le montant des frais de tous les travaux exécutés. »10
L’immeuble changera plusieurs fois de propriétaire. Michel Hyacinthe Lesieur achète le bâtiment en 1872. Après sa mort et celle de sa veuve, ses héritiers le transmettent par adjudication, en 1894, à Paul Eugène Appert. Il comprendra, au rez-de-chaussée, un magasin de nouveautés. Appelé d’abord « Au Paris Nouveau », propriétaire A. Rigaud, de 1881 à 1894, on y vend « Soieries, lainages, toiles, confections, lingerie, literie », à quoi s’ajouteront en 1885 « Rayon spécial de chaussures et vêtements de confection pour hommes et enfants ».

Réclame du magasin « Au Paris nouveau » (Collection Nicole Jacques-lefèvre)

Seront ensuite propriétaires – alors que l’enseigne devient « Au Sacré-Cœur » – de 1897 à 1911 Eugène Courcelles puis, de 1912 à 1917, un certain Gouy (Annuaires Didot Bottin et Annuaires Hachette).

« Au Sacré Coeur » (Réclames : Collection Danielle Lacroix- Carte postale  Goulven Guilcher)

La partie « Ameublement » et sa marquise, donnant sur le boulevard de Magenta, sont visibles sur une carte postale, où l’on peut lire également la fin du nom du magasin  : [SACRÉ-COEU]R NOUVEAUTÉS.

Les étalages du magasin Au Sacré Coeur, côté boulevard Magenta

La marquise du magasin « Au Sacré Coeur », côté boulevard Magenta

C’est auprès de Paul Eugène Appert que, le 2 avril 1919, chez le notaire Vallée, Henri Silberberg se porte acquéreur du bâtiment pour y construire un cinéma. Il doit régler un million de francs, dont 300 000 payés par moitié les 1er avril 1920 et 192111 : c’est donc l’année même de la construction du Louxor que Silberberg devra régler le reliquat de cet achat.

Achat  du bâtiment par Henri Silberberg en avril 1919

Est-ce cette dette, à laquelle se sont ajoutés les frais de construction du cinéma, qui incite Silberberg à chercher de nouvelles sources de revenus ? Diverses publicités dans les journaux le montrent cherchant à vendre des marchandises variées : de « grosses quantités » de harnachements pour chevaux, dans Le Matin du 29 mai 1920, trente-cinq camions dans Le Matin du 14 novembre 1920, enfin, dans le Figaro du 13 février 1921, deux mille tonnes d’acier.

Le Matin, 29 mai 1920 et 14 novembre 1920

Le Figaro, 13 février 1921

La même année, une fiche de renseignements à son nom (février-mars 1921) figure dans les dossiers du Haut-Commissariat français, à la catégorie « Cinéma »12. Il y est qualifié d’« entrepreneur ». C’est que l’aventure a commencé…

Avant de l’évoquer, rappelons les adresses successives de Silberberg, que les différents documents trouvés aux Archives nous ont permis de connaître : lorsqu’il vit avec ses parents, de 1866 à 1888, il réside successivement : 128, rue Saint-Maur (XIe), 19, rue de la Goutte d’or (XVIIIe), 12, boulevard de la Villette (XIXe) et 152 bd Voltaire (XIe).  Puis, à partir de 1889 : 17, rue de Lancry (Xe), 47, bd de La Chapelle (Xe), 181, rue Lafayette (Xe) (où sa future femme réside elle-aussi lors de leur mariage), 4, Cité d’Hauteville (Xe), 54, rue d’Enghien (Xe), 24, Bd des Capucines (IXe), 5, Faubourg Saint-Honoré (VIIIe), 25, boulevard Flandrin (XVIe), et  42 rue Cortambert (XVIe). En 1889 et 1893, il voyage, la première fois “à l’intérieur de la France”, la seconde fois en Belgique. De 1903 à 1906, l’adresse donnée par son livret militaire est celle du Casino de Saint-Valéry-en-Caux.

L’aventure du Louxor

C’est le 6 janvier 1920, neuf mois après son achat de l’immeuble, qu’Henry Silberberg adresse une lettre au préfet de la Seine, Auguste Autrand, pour lui demander « l’autorisation régulière de bâtir pour la construction [qu’il se] propose d’édifier 170, boulevard de Magenta », et désigne l’architecte Henri Zipcy, qui a signé les plans le 5 janvier, pour prendre le relais dans les démarches. Nouveauté que nous retrouverons dans d’autres documents : son prénom est orthographié Henry. Notre héros a-t-il souhaité, pour la réussite de son commerce, américaniser son prénom et/ou, comme on disait alors, faire plus « chic » ?
Son changement de domicile va dans le même sens : il résidera pendant une certaine période 25, boulevard Flandrin, dans le XVIe arrondissement, puis, jusqu’à sa mort, au 42, rue Cortambert (XVIe)13. Depuis la rue Saint-Maur en passant par la rue Lafayette, ses différentes résidences donnent une bonne idée de son ascension sociale.

41 rue Cortambert, XVIe : dernière résidence d’Henri Silberberg

Silberberg n’en a pas pour autant abandonné ses autres activités : le 2 décembre 1920, est enregistrée à son nom la création d’une « Agence fermière14 de publicité », au 41 bd des Capucines : il a traversé le boulevard…

Création d’une agence de publicité (1920)

En 1921, les Annuaires du commerce Didot-Bottin en signalent d’ailleurs l’existence, son activité devient « affichage, publicité, journaux » (tel : Centr. 94-96 et 94-97).

De nombreuses questions se posent alors, qui restent pour l’instant sans réponse. Comment Henry Silberberg a-t-il pu acquérir une fortune suffisante pour résider dans une demeure luxueuse, acheter un immeuble et faire construire un cinéma ? Quels sont ses rapports exacts à la Banca Italiana di Sconto qui sera responsable de sa chute ? En dépit des rapports existant, nous l’avons vu, entre les Silberberg et le monde du spectacle, on peut aussi s’interroger sur les raisons qui ont conduit Silberberg à exploiter un cinéma. Car il sera à la fois le promoteur du bâtiment, et, comme l’indiquera son acte de décès, « directeur de cinématographe ». Était-il un passionné des salles obscures, ou seulement un spéculateur cherchant à exploiter le succès de l’industrie cinématographique ? Pourquoi a-t-il choisi Henri Zipcy, alors qu’aucune construction antérieure du même type ne semblait désigner ce dernier pour devenir l’architecte de ce « Palais du cinéma » ? Silberberg a-t-il eu une influence sur le choix de la conception égyptisante du bâtiment ? Ses parents avaient-ils évoqué leur passage par Alexandrie ?

La construction du « Louxor-Palais du cinéma » est réalisée dans des délais qui nous semblent aujourd’hui particulièrement rapides : l’immeuble est évacué le 15 janvier 192015 et sera sans doute détruit peu après, le permis de construire est accordé le 3 avril 1920, et l’inauguration, d’abord apparemment prévue pour le printemps 192116, a lieu le jeudi 6 octobre 1921.
Cette inauguration fut sans doute le jour de gloire d’Henry Silberberg. Il a réussi à y réunir, selon Cinea, « les principales personnalités de l’art et de l’industrie cinématographique ». Tous les journaux qui s’en font l’écho, Comœdia (qui l’annonce en termes lyriques), Le Figaro, Cinea, Bonsoir, sont particulièrement élogieux, tant à propos du bâtiment que du programme ou des attractions, et prédisent au Louxor une brillante destinée.

Hélas, ce triomphe sera pour Henry Silberberg de bien courte durée et il ne connaîtra pas ce succès annoncé. À peine plus d’un mois plus tard, le 23 novembre 1921, sur requête de la Banca Italiana di Sconto, il est mis en faillite (faillite qui ne sera close que le 1er décembre 1942, et dont le dossier complet est malheureusement perdu).

1921 : dernière faillite d’Henri Silberberg (répartition : 1942)

On peut légitimement s’interroger sur les raisons de cette faillite : il est peu probable que l’exploitation du cinéma, si peu de temps après son ouverture, en soit déjà responsable. Silberberg a-t-il engagé des dépenses inconsidérées ?  L’architecte Henri Zipcy, ainsi qu’un certain Borrabino, 17, rue Lemercier, apparaissent aussi sur le document. À ce dernier nom, deux entreprises, l’une de plomberie et couverture, l’autre d’éclairage, existaient alors dans cette rue, et peuvent donc avoir participé à la construction du Louxor. Silberberg aurait-il été dans l’incapacité de payer son architecte et ses artisans ?  L’acte de vente du Louxor par sa veuve, le 12 avril 1922, fera de surcroît apparaître des dettes vis-à-vis de « La Société Foncière du Nord et divers entrepreneurs », lesquels devront être remboursés « en 7 versements le 31 mars des années 1924 à 1930 ». Mais Silberberg n’aurait-il pu aussi être entraîné dans un krach financier, celui de la Banca Italiana di Sconto, elle-même en faillite17 ? Car c’est bien l’intervention de cette dernière, qui tente sans doute de récupérer des fonds, et non la requête des entrepreneurs ou de la banque française, qui entraîne la faillite… Le journal Bonsoir, qui s’était fait l’écho enthousiaste de la soirée d’inauguration du Louxor, déplore, dans un article du 31 décembre 1921, les interventions de cette banque italienne sur le territoire français :

article sur la Banca italiana di Sconto (Bonsoir, 31 décembre 1921)

Toujours est-il que c’est par un ultime mystère que se clôt alors la vie d’Henri Silberberg. Il meurt en effet à 55 ans, selon son acte de décès, dont la déclaration faite à la mairie du XVIe arrondissement est signée de deux « employés ».

Acte de décès d’Henri Silberberg

La famille fait paraître, dans le numéro du journal La Rampe du 3 décembre 1921 un article nécrologique qui déclare :
« M. Silberberg, directeur du Louxor-Cinéma, vient de mourir des suites d’une douloureuse maladie. Il était apparenté à M. Jules Leitner, ex-sociétaire de la Comédie Française, et à notre confrère Bertrand Lamy »18.

Nos recherches se sont donc achevées – provisoirement ? – sur une question : car Henri Silberberg meurt , à son domicile du 42, rue Cortambert19, le 23 novembre 1921, c’est-à-dire le jour même de sa quatrième et ultime mise en faillite !  On peut difficilement n’y voir qu’une coïncidence.  L’avis publié par sa famille pourrait n’être que la version « officielle » de sa mort, et d’autres hypothèses sont possibles. L’émotion l’a-t-elle terrassé ? S’est-il suicidé ? Nos recherches aux Archives de la police n’ont rien révélé…

Nicole Jacques-Lefèvre  ©lesamisdulouxor.fr

Notes
1- Selon l’acte de naissance de leur fils Samuel.
2- Selon qu’on calcule d’après son acte de décès ou l’acte de naissance de son fils Henri.
3- D’après leurs actes de mariage. Voir Chronologie.

4- Jean Massot, « Français par le sang, Français par la loi, Français par le choix », Générations nouvelles, Revue européenne de migrations internationales, Vol. 1, n° 2, décembre 1985
5- Selon son acte de décès (Archives numérisées de la Seine). Merci à Jean-Jacques Meusy de nous avoir signalé ce document.
6- Selon le Robert, un warrant est un « effet de commerce, titre double établi à ordre et délivré aux commerçants lors d’un dépôt de marchandises ».
7- Cette double activité était – merci à Dominique Delord – facilitée par le fait qu’à l’époque les casinos ne fonctionnaient que six mois par an.
8- Minute notariale Etude Maymat, Pionsat, Puy-de-Dôme. Merci à Dominique Delord de m’avoir communiqué ce document.
9- Sur ce personnage, voir en particulier Anka Muhlstein, James de Rothschild (Francfort, 1792-Paris, 1868). Une métamorphose, une légende, Paris, Gallimard, 1981.
10- Acte de vente du Louxor par la veuve Silberberg. Voir ci-dessous.
11- Archives de la Seine, Sommier des biens immeubles, DQ18 1405.
12- « L’affermage » est un contrat qui confie à une personne tierce la gestion d’un service public, qu’elle exploite à ses risques et périls, et qui perçoit des redevances sur les usagers, tout en établissant annuellement un compte-rendu technique et financier, et en versant à la collectivité une redevance annuelle. C’était le cas en particulier pour les célèbres colonnes Morris.
13- Archives nationales, AJ9/3149.AA/CA-Cinéma. 1919-1930.
14- Registre des faillites, 1921, D 10 U3-87, n° 26677, et acte de décès.
15- D’après un article daté du 9 février 1921 du journal Le Peuple, journal de la CGT, communiqué par Dominique Delord.
16- Selon l’article de Comœdia du 4 mars 1921, communiqué par Jean-Jacques Meusy.
17- Voir A. M. Falchero, La Banca Italiana di Sconto 1914-1921, Franco Angeli, Milano, 1990
18- Merci à Dominique Delord de m’avoir communiqué ce document.
19- Acte de décès, Archives numérisées de la Seine. Son inhumation est annoncée dans la revue L’Univers israélite, 2 déc 1921, p. 236.