Historique

Voir aussi l’article : Chronologie du sauvetage 

Sauvetage et renaissance d’un cinéma de quartier

Histoire d’un « palais du cinéma »

L’histoire du Louxor s’inscrit à la fois dans l’évolution de l’architecture urbaine, dans l’histoire du cinéma à Paris et dans la mémoire d’un quartier. Ce fut aussi, de 2001 à 2013, l’histoire d’un combat pour sauver un lieu unique à Paris et assurer sa renaissance. Car cet immeuble délabré au carrefour Barbès était un « Palais du Cinéma », une invitation au rêve.

Même abandonné depuis des années, il a gardé son pouvoir de fascination, comme en témoigne l’enthousiasme avec lequel les habitants du quartier mais aussi bon nombre de Parisiens amoureux du cinéma et du patrimoine ont adhéré au projet un peu fou de son sauvetage.

Rare rescapé des beaux cinémas d’avant-guerre, le Louxor est un remarquable exemple de cette architecture cinématographique égyptisante des années 20 qui tranche avec la banalité des complexes modernes standardisés. Rendu à sa vocation culturelle, il a rejoint, grâce à une longue mobilisation des habitants, la très courte liste de ces salles de cinéma « pas comme les autres », comme le Studio 28 ou la Pagode.

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Immeuble haussmannien à l’emplacement du Louxor (photo RATP)

Une photographie de mars 19011 montre une équipe d’ouvriers qui construisent le viaduc du métro. À l’arrière-plan, à l’angle des boulevards Magenta et de la Chapelle, se dresse un immeuble de type haussmannien, parfaitement aligné sur les immeubles mitoyens. On lit sur l’enseigne : « Au Sacré Cœur Nouveautés ».
C’est à l’emplacement de ce bâtiment – à l’existence bien éphémère – qu’a été construit le Louxor en 1920-21 par l’architecte Henri Zipcy2 pour l’homme d’affaires Henry Silberberg qui en sera non seulement le promoteur mais le premier directeur. Le cinéma, dont la presse salue le luxe et le confort, est inauguré le 6 octobre 1921. Mais Henry Silberberg fait faillite et meurt le 23 novembre de cette même année. Le 13 avril 1922, le Louxor est vendu par M. Morin, syndic de la faillite Silberberg,  à la Société Nouvelle du Cinéma Louxor. Le Louxor sera  intégré au groupement des cinémas Fournier-Lutétia qui, pendant les années 20, avec les cinémas Aubert, a joué un rôle de premier plan dans l’exploitation cinématographique. Ce réseau disposait de 13 salles à Paris en 1924-25, dont les très prestigieux Lutétia Wagram, ouvert en 1913, et Royal Wagram, ouvert en 1918. En 1929, la vingtaine d’établissements du groupe est prise en gérance par la Société de Gérance des Cinémas Pathé (SGCP) qui en deviendra propriétaire l’année suivante. Dans les années 30, Pathé les adaptera au cinéma sonore. C’est ce qui adviendra dans notre quartier pour le Louxor et le Rochechouart3.

Une des premières salles conçues pour le cinéma

L’après-guerre marque le début de la grande époque du cinéma populaire. Les films plus longs, plus ambitieux attirent un public toujours plus nombreux. À Paris, des salles s’ouvrent dans tous les arrondissements. Si les premiers cinémas étaient souvent installés dans des théâtres, des music-halls, ou même des hippodromes et des patinoires, on construit – avant même la première guerre mais surtout à partir des années vingt – des salles exclusivement dédiées au cinéma, conçues en fonction de règles et contraintes spécifiques.

La salle en 1922 - la Construction moderne, 26 mars 1922 (collection Jean-Marcel Humbert)

La salle en 1922 – La Construction moderne, 26 mars 1922 (collection Jean-Marcel Humbert)

À la fin de l’année 1921, la revue professionnelle La Construction Moderne commence la publication d’une série d’articles sur l’architecture cinématographique et justifie le choix de la rédaction en ces termes : « On sait le développement extraordinaire pris par le cinéma dont la diffusion et l’attraction font songer à cette puissance que le siècle précédent a vu grandir et qu’est la presse. Spécialement au point de vue architectural, en quelques années, il s’est construit un nombre considérable de salles destinées à la projection animée et il nous a semblé qu’on pouvait maintenant essayer de dégager des directives rationnelles qui doivent présider à la construction d’un cinéma4. »
Dans ce même numéro, E. Vergnes, architecte de plus de vingt salles de cinéma et conseil technique du Syndicat des Directeurs de Cinématographes, expose le programme nouveau qui s’offre à l’architecte : « Et ce programme, ce sont les besoins mêmes du cinéma qui l’ont tracé, car il y a un côté technique de la cinématographie qui est à la base de la conception des salles qui lui sont destinées. » Il s’agit aussi pour les architectes d’anticiper l’avenir : « Nous savons en outre que le film parlant, absolument au point grâce aux efforts de M. Gaumont, va être prochainement vulgarisé lorsque le prix de revient sera accessible à tous les exploitants5. » Le Louxor aura les honneurs de cette publication : « Parmi les récents cinémas, la richesse et l’originalité du Louxor, construit par M. Zipcy, architecte à Paris, à l’angle des boulevards de la Chapelle et Barbès (sic), ont été fort remarquées. Nous sommes heureux de publier la façade et deux vues intérieures de ce bel établissement6. »
Le cadre doit lui aussi répondre « à des goûts, à des besoins, à des curiosités que n’avaient pas nos ancêtres, […] à ce besoin de confortable aussi que ne connaissaient pas les siècles précédents7. » Ces cinémas « modernes », fonctionnels, ont l’ambition d’être des palais : dans les capitales européennes et les grandes villes des États-Unis, les salles, immenses, fastueuses, parfois d’un luxe ostentatoire, se multiplient. Nombre d’entre elles, dont le Louxor, se donneront des airs de palais exotique : les architectes et décorateurs suivent ainsi le goût du public pour l’exotisme qui a envahit les écrans. Les spectateurs se passionnent pour les premiers péplums italiens – Quo Vadis de Guazzoni (1912), Cabiria de Pastrone (1914) (une autre version sera tournée en 1924) – ou pour Intolérance de Griffith (1916) dont une des histoires est située à Babylone en 539 av. J.C.
Les architectes vont donc édifier des lieux dignes de ces nouvelles productions sans hésiter à faire des emprunts plus ou moins fantaisistes aux styles « mauresque », « assyrien », « égyptien », « aztèque », etc. En cela, l’exotisme du Louxor est très représentatif de cette nouvelle architecture cinématographique.

Un témoin de l’égyptomanie française

Si les choix sont souvent éclectiques, aux États-Unis, en Grande Bretagne et en France, l’Égypte reste la référence favorite en matière d’exotisme. Les noms des cinémas construits à cette époque parlent d’eux-mêmes : ainsi en est-il, dès 1812 de l’Egyptian Hall de Londres. De nombreux Egyptian Theaters vont apparaître, dont ceux d’Ogden dans l’Utah en 1924, ou d’Indianapolis en 1925, particulièrement somptueux. L’exemple le plus célèbre est le Grauman’s Egyptian de Hollywood8 (1922) qui, racheté par la Cinémathèque américaine a rouvert en 1998 après restauration.

L’Egyptian Theater de Hollywood avant 1955

Le Louxor de Barbès est certainement plus modeste mais il a conservé intacte sa façade d’inspiration égyptienne. Laissé à l’abandon, du moins a-t-il eu la chance d’échapper à la démolition ou à une restructuration destructrice. Pour reprendre les termes de l’égyptologue Jean-Marcel Humbert, conservateur en chef du patrimoine et organisateur, en 1998, de l’exposition « L’Égypte à Paris » à la mairie du Xe arrondissement, l’égyptomanie « mêle des éléments empruntés à l’art de l’Égypte antique puis réinterprétés et réemployés, et des éléments néo-égyptisants issus d’une égyptomanie antérieure9. » Cette passion pour l’Égypte n’a connu en France aucune interruption du XVIe siècle à nos jours, même si certains évènements (comme l’expédition d’Égypte de 1798 ou la découverte de la tombe de Toutankhamon en 1922) viennent régulièrement en relancer la mode. Elle « est présente à Paris dans tous les domaines de l’art : l’architecture, la décoration extérieure et intérieure, la peinture, la sculpture, le mobilier et les objets d’art. Mais elle se fond dans la mode de chaque époque et continue, au fil du temps, de se nourrir de sources variées10. »

Dans notre quartier, d’ailleurs, et bien avant le Louxor, l’Égypte était déjà présente. N’y avait-il pas, dès 1818, à hauteur des n°157-187 de la rue du faubourg Poissonnière, les « Promenades Égyptiennes », appelées ensuite « Jardins du Delta » en 1819 ? Ce parc comportait non seulement un bâtiment renfermant un salon décoré à l’égyptienne mais surtout une attraction de type « Montagnes russes » baptisées « Montagnes Egyptiennes » en raison de leur décor égyptisant. Les Jardins du Delta disparurent avec le percement de la rue du Delta en 182511.

Les mosaïques de la façade : Egypte et Art Déco

Le Louxor est un héritage d’autant plus précieux qu’à partir du début du XXe siècle, les exemples d’architecture égyptisante se font plus rares, à l’exception des spectaculaires constructions éphémères des Grandes Expositions. A Paris, le Louxor est en tout cas le seul témoignage d’architecture cinématographique égyptisante.

Situé en position stratégique à l’angle de deux grands boulevards, le bâtiment est doté de trois façades. Les deux hauts murs latéraux présentent un aspect plutôt sévère : boulevard Magenta, la façade est quasiment aveugle, percée seulement de longues ouvertures étroites qui évoquent des meurtrières ; celle du boulevard de la Chapelle est ouverte à hauteur du viaduc de trois portes étroites précédées de balcons. La décoration de ces deux murs est sobre : dans la partie supérieure, frise florale et tores, corniche ornée de mosaïques ; dans la partie inférieure, une haute frise fut pendant les années d’abandon, masquée par l’affichage sauvage et endommagée par les lavages ponctuels au karcher. Les travaux de restauration l’ont heureusement, comme toutes les mosaïques, rendue à sa splendeur première : les éléments égyptisants, motifs floraux (lotus, papyrus) ou géométriques (pyramides), sont traités de manière très stylisée, à la manière Art Déco et s’intègrent avec beaucoup d’élégance à la sobriété de ces deux façades où se détache, gravé en larges lettres, visibles notamment depuis le viaduc du métro, le nom du cinéma « Louxor-Palais du cinéma ».

Contrastant avec cette relative austérité, c’est sur la façade d’angle que se déploie l’exceptionnelle richesse décorative du lieu : c’est en elle que réside le pouvoir de séduction du Louxor. À l’étage, cette façade est percée de trois larges baies,  chacune d’elle coupée par deux colonnes lotiformes. Dans la partie supérieure, le décor de mosaïques multicolores (bleu cobalt, noir, ors) est le plus spectaculaire : aux motifs floraux s’ajoutent ici scarabées ailés, cobras et, au dessus de la  terrasse, un superbe disque ailé.

disque-aile-mosaique

Ces mosaïques sont l’œuvre de la fabrique de céramiques Gentil et Bourdet, implantée à Billancourt et très réputée dans les années 1920 et 1930. La renommée de ses fondateurs, Alphonse Gentil et Eugène Bourdet, en matière de mosaïques Art Déco dépassa rapidement la région parisienne. Ils furent chargés de la décoration de nombreuses maisons particulières mais aussi d’ouvrages ambitieux tant à Boulogne (Hôtel de Ville construit en 1933) qu’à Paris (Musée des Arts africains et océaniens) et dans de nombreuses villes de province12. Les mosaïques du Louxor sont donc bien un élément important du patrimoine des années 20 qu’il importait de sauver.

Les vues anciennes donnent une idée précise de ce qu’était le Louxor au temps de sa splendeur. Nous voyons par exemple que les œils-de-bœuf surmontés d’un cobra étaient fermés par un énorme visage égyptien13. Ces figures étranges, vaguement inquiétantes, ont disparu.

En 1931. figures égyptiennes dans les œils de bœuf

En 1931. Les œils de bœuf sont fermés par des figures égyptiennes (photo Fondation Jérôme Seydoux Pathé)

Sur les façades latérales, étaient fixés des mâts porte-drapeaux qui ont été arasés dans les années 30 (image ci-dessus), puis déposés. Ils ont été restitués lors de la réhabilitation du cinéma. Quant aux vitraux qui fermaient les baies jusqu’à la fin des années 30 et avaient ensuite disparu, ils ont eux-aussi été restitués. Les portes du porche sont surmontées d’une grille représentant un disque ailé, motif décoratif récurrent à l’intérieur comme à l’intérieur du Louxor.

Disque ailé en fer forgé redécouvert pendant les travaux

Disque ailé en fer forgé redécouvert pendant les travaux

Une salle de 1195 places en 1922

La salle d’origine, adaptée au cinéma de masse, avait 1195 places14. Non loin de là, au 34 boulevard Barbès, le Barbès Palace avait 1200 places. Par la suite, pour des raisons de confort et de sécurité évidentes, les rénovations successives entraînèrent une diminution du nombre de fauteuils. La décoration de la salle, œuvre du peintre décorateur Amédée Tiberti, était « primitivement en style « néo-égyptien », de couleurs sombres donnant l’impression d’un temple15. » Les balcons, l’encadrement de l’écran et même les dossiers des sièges étaient ornés du disque ailé. Une frise d’Égyptiennes courait à la base d’un superbe plafond à caissons. Ces décors, qui avaient été recouverts en 1931 par un nouveau décor « néo-grec », lui-même masqué en 1954  lors des travaux de rénovation de la salle, sont désormais restitués.

Disque ailé du dossier des sièges

Disque ailé du dossier des sièges

Avis aux puristes : le respect de la décoration extérieure égyptisante n’était pas une priorité pour les exploitants de la salle. Un cinéma est une entreprise commerciale et la façade est conçue pour informer et attirer le client. Celle du Louxor remplit parfaitement sa fonction en intégrant tous les éléments requis. L’enseigne lumineuse (déposée après la fermeture) signalait, en lettres géantes, la présence du cinéma : d’abord Louxor, puis après 1929, encore plus visible, Louxor-Pathé. Les photos anciennes montrent bien que certains éléments décoratifs – les mosaïques de la partie inférieure ou le disque ailé au-dessus de la porte d’entrée – furent très vite partiellement, voire totalement masqués par les affiches des films et les vitrines de photos. Les affiches seront d’ailleurs de plus en plus envahissantes, comme en témoignent certaines photos anciennes. La marquise, héritage du music-hall, destinée à protéger les files de spectateurs des intempéries, était certes fonctionnelle, mais combien élégante avec sa frise de pyramides !

En 1953. Certains décors masqués par ds affiches et photos (Cinémathèque française)

1953 : certains décors sont masqués par des affiches et photos (photo Cinémathèque française)

La modernisation du Louxor

En dépit d’une période plus difficile pour les exploitants de salles au début des années 30, le succès du cinéma ne se démentit pas jusqu’au milieu des années 50. Même pendant la guerre, paradoxalement, et bien que la programmation ait été soumise aux directives du régime de Vichy et des autorités d’Occupation (voir notre l’article sur les films du Louxor entre 1944 et 1944), les spectateurs continuèrent à fréquenter massivement les salles obscures.
Quand aux années d’après guerre, elles furent véritablement « l’âge d’or » du cinéma en France. La fréquentation ne cessa de progresser pour atteindre 423 millions d’entrées en 1947, année exceptionnelle. Le cinéma s’adressait à tous, c’était alors le loisir populaire par excellence ; on y allait en famille, dans la salle du quartier. C’était le temps où comme l’écrit Serge Daney en évoquant son adolescence : « On n’allait pas voir un film, on allait au cinéma16.» On y passait la soirée : actualités, documentaire, parfois même attractions de l’entracte. On en avait pour son argent ! Une habitante du 18e se souvient : « Dans ce beau Louxor, j’aimais les attractions d’entracte. C’est là que j’ai entendu chanter, devant les tentures de velours, une grosse chanteuse qui beuglait Bethsabée d’un certain Charles Aznavour dont je n’avais pas encore entendu parler17. »
Le Louxor, comme tant de salles de quartier, subit les conséquences du déclin de la fréquentation qui s’amorce dès le milieu des années 1950. Face à la concurrence de nouveaux modes de loisirs, en particulier de la télévision (les fameuses « actualités » de la première partie n’y survivront pas longtemps), le cinéma doit se renouveler : couleur, Cinémascope, écran géant, qualité du son, il s’agit de faire retrouver aux spectateurs, sans doute moins prompts à s’émerveiller, la magie des premiers temps du cinéma. Ces innovations cinématographiques obligent les exploitants à moderniser leurs salles pour les adapter aux nouvelles techniques et aux nouvelles normes de sécurité, mais aussi pour améliorer le confort d’un public devenu plus exigeant. Le Louxor suit le mouvement. S’il a conservé au cours des années sa structure originelle et possède encore une vaste salle avec deux niveaux de balcon, il a subi à plusieurs reprises des transformations, notamment en 1954 et 1964.

En 1954 Pathé rénove le Louxor.

Selon Pathé Magazine, cette transformation comporte « des travaux de gros œuvre : sol du hall extérieur et celui de la salle à l’orchestre, la chaufferie et sa ventilation ainsi que celle de la cabine, insonorisation totale du mur mitoyen du fond de la scène, etc. » La salle est « exécutée dans des tons clairs et chauds, mais paisibles, avec des matériaux moelleux et confortables : des panneaux, à l’avant de la salle, recouverts de tissu ton champagne, en amiante et soie de verre, indispensable pour la bonne acoustique, sont décorés par de hautes appliques métal et verre en forme de palmes ; le haut soubassement d’orchestre est entièrement revêtu de moquette vieux rose ; les fauteuils, à manchettes ivoire, sont recouverts en velours grenat ; le décor de la scène, à l’intérieur d’un fin galon vieil or et qui prend tout le fond de la salle, est entièrement en velours deux tons, rose et grenat.
Au premier balcon, la suppression des loges a permis une implantation meilleure des fauteuils : le fond est en tissu. Les pilastres, les murs, le plafond à caissons sont peints en gris perle clair à trois tons, les portes plaquées en matière plastique (Formica), acajou naturel ou décoloré « meublent » en étant très pratiques.
Le hall extérieur dont le sol a été refait en mosaïque ouvre sur le dégagement de la salle par une batterie de huit portes en glace sécurit, gravées et formant un rideau avec les faces de caisses en glace argentée, passée à l’acide. L’ensemble est souligné en cuivre poli.
Tous les travaux ont été exécutés sous la direction de Jean Lesage, décorateur à la compagnie des Arts Français d’après ses maquettes, en liaison avec M. Bossis, architecte expert pour le gros œuvre et l’application des règlements de sécurité et des directives officielles18.
»

salle rénovée en 1954 (Pathé Magazine N°8)

Salle rénovée en 1954 (Pathé Magazine N°8)

En 1964, le Louxor fit l’objet d’une nouvelle modernisation afin de se conformer à de nouveaux impératifs (format panoramique, amélioration de l’acoustique, confort). Le nombre de fauteuils fut réduit à 1005 : 540 pour le parterre, 221 au premier balcon, 244 au deuxième19 . Mais les rénovations et les transformations ne sauveront pas le Louxor.

Le temps du déclin

Jusqu’en 1957 la fréquentation des salles de cinéma se maintient, mais la chute est ensuite sévère et durable. « Entre 1947 et 1993, le cinéma en France a perdu 68% de ses spectateurs, alors que dans le même temps la population augmentait de 28%20».
Bien que Paris résiste mieux que le reste du territoire, la crise est là et les cinémas de quartier ne s’en remettront pas : les multiplexes se concentrent en quelques lieux stratégiques de la capitale et ce sont les quartiers périphériques qui sont le plus durement touchés. Prenons le cas des trois arrondissements autour du carrefour Barbès21 :

  1946 1993 2006
Xe 26 cinémas 5 cinémas / 6 salles 2 cinémas / 3 salles
IXe 32 cinémas 6 cinémas / 24 salles 5 cinémas / 20 salles
XVIIIe 31 cinémas 5 cinémas / 15 salles 2 cinémas / 11 salles au seul Wepler

Le IXe résiste mieux en apparence mais illustre parfaitement la transformation radicale de l’industrie avec le passage du « cinéma » à écran unique aux multiplexes concentrés dans un quartier, ici celui de l’Opéra.
La fermeture du Louxor s’inscrit dans ce contexte.

Pour sauver le Louxor, l’exploitant doit trouver un nouveau public.

Jusqu’à la fin des années 1960, le Louxor proposait une  programmation grand public variée :  comédies, policiers, films de cape et d’épée, films à grand spectacle dans lesquels le public retrouvait ses vedettes favorites. Pendant l’été 1967, l’exploitant du cinéma décide d’adapter sa politique tarifaire et ses programmes :  le prix des places passe de 5,30 et 6,30 francs à 2 francs (prix unique) et les péplums, westerns spaghetti, films de guerre, kung fu mais aussi films sur la guerre d’Algérie vont attirer au Louxor un large public d immigrés qui résident dans le quartier ou le fréquentent.  De nombreux films du Moyen-Orient (égyptiens notamment), souvent en version originale et enfin au début des années 80, des films indiens en hindi, parfois sous-titrés en arabe, s’ajoutent à la programmation.
Ces efforts sont au début couronnés de succès mais la fréquentation baisse de nouveau à partir de 1977, passant de 499 000 entrées en 1972 à 274 750 entrées en 1982.
La dernière séance a lieu le 29 novembre 1983, avec à l’affiche le film indien Qaid.

Un « Monument Historique » à l’abandon

Avril 2003. Moblisation des habitants (© F. Musitelli)

Avril 2003. Moblisation des habitants (© F. Musitelli)

Dans les années 80, la restructuration du circuit Pathé conduit à la vente de salles déficitaires, notamment à Paris. Le 30 novembre 1983, Pathé « se sépare de l’immeuble et du fonds de commerce du 170, boulevard Magenta exploité sous l’enseigne le Louxor, pour un montant de 6 millions22 ». Le Louxor-Palais du cinéma connaît alors une longue éclipse.
Une décision va fort heureusement le sauver de la démolition à laquelle la fin de l’exploitation semblait le promettre. Par arrêté ministériel du 5 juin 1981, « Sont inscrites sur l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, les façades et les toitures du cinéma le Louxor […] appartenant à la Société Pathé Cinéma », en même temps que le Rex, l’Eldorado et le Trianon. Soulignons : « les » façades et non « la » façade. Cette précision est essentielle. La suite des évènements va le montrer.
La société Textile Diffusion (Tati) a racheté le Louxor à Pathé, sans doute pour éviter qu’un concurrent ne vienne occuper cette position stratégique carrefour Barbès. On peut penser que si les façades n’avaient pas été inscrites à l’inventaire supplémentaire, il ne resterait plus grand-chose de l’édifice que nous connaissons. En effet, dans un courrier du 13 février 1986 en réponse à une pétition d’habitants protestant contre « l’éventuelle implantation dans l’ex-cinéma Louxor d’un dancing-boite de nuit », le maire du 10e arrondissement, Claude-Gérard Marcus, signale d’abord qu’il n’a pas en tant que maire à se prononcer sur l’ouverture d’un tel établissement et ajoute une précision intéressante : « Par contre j’ai reçu le 11 janvier 1985 une demande de permis de démolir puis, le 17 janvier 1985, une demande d’autorisation de bâtir présentée sous la forme de restructuration intérieure d’un bâtiment pour l’aménagement d’un magasin de vente au détail, avec modification de façade. » Mais le propriétaire abandonne son projet. L’interdiction de toucher aux façades latérales (en y pratiquant des ouvertures, par exemple) constituait très certainement un obstacle de taille à  la transformation du Louxor en surface commerciale. Mais l’inscription du bâtiment à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques n’a pas contraint pour autant le propriétaire à entretenir son bien.

De 1986 à 1988 le Louxor fut transformé en boîte de nuit : il abrita d’abord une discothèque antillaise, La Dérobade, puis une discothèque gay, Megatown. Bien entendu, à nouvelle affectation, nouvelle décoration : mélange de velours rouge et de moquette écossaise, miroirs, bars créés dans les deux balcons ainsi que sous le premier balcon.

Le Louxor en 1986 : discothèque La Dérobade

Le Louxor en 1986 : discothèque La Dérobade

Divers projets furent évoqués pour redonner une affectation au Louxor mais aucun n’aboutit. Citons par exemple : une galerie commerciale « Tati art », un « souk culturel ». Par ailleurs, au moins deux projets firent l’objet d’études poussées : l’un en 1994 confié à l’architecte Jean-Pierre Heim qui accepta de nous montrer en 2001 les plans d’un projet « haut de gamme » de salle de spectacle, lieu d’exposition, restaurant panoramique. Il nous expliqua qu’au dernier moment, et sans explications, le propriétaire du Louxor avait renoncé.

Un autre projet connut le même destin. Un article du Parisien annonçait en 2000 le rachat du cinéma par la société immobilière Haussmannia. Le gérant de cette société, interrogé par le journaliste, citait le nom de l’architecte chargé de la rénovation et précisait que le Louxor abriterait « une salle de spectacles polyvalente qui accueillerait aussi bien des concerts, des défilés de mode, des manifestations culturelles en tout genre et pourquoi pas des studios d’enregistrement d’émissions de télévision, des salles de répétition23. » En revanche, l’idée de faire un cinéma était écartée car « pas assez viable. » Enfin, précisait-il, la salle serait refaite « à l’égyptienne ». Encore un projet sans lendemain… Et pendant ce temps, le Louxor se dégradait inexorablement : le propriétaire fut à deux reprises (en 1997 et 1999) mis en demeure de ravaler son immeuble mais n’en fit rien.

Le sauvetage du Louxor

Face à cet abandon scandaleux, les habitants décidèrent de réagir. Après deux ans de mobilisation des associations d’habitants soutenus par un Comité de soutien composé de  personnalités du monde des arts, de l’université et de la culture, la Ville  trouva enfin un accord avec la société Tati et racheta le bâtiment en juillet 2003.
Des études furent entreprises en 2005 (études historique et patrimoniale, étude des sous-sols, etc.). Et enfin, en juin 2008, le projet de réhabilitation fut officiellement annoncé et confié par la Ville de Paris à l’architecte Philippe Pumain.
Le 26 septembre 2009, l’appel d’offres d’entreprises (« Passation des marchés de travaux de réhabilitation et d’extension du cinéma « Le Louxor ») a été publié. Les travaux, commencés en septembre 2010 se sont achevés en avril 2013. Pendant ces trois ans, notre association a suivi pas à pas l’évolution du chantier, rencontré l’architecte Philippe Pumain et les divers intervenants : la rubrique Le chantier du Louxor qui regroupe tous les articles consacrés à cette réhabilitation constitue ainsi une base documentaire complète et rigoureuse.

Le nouveau Louxor-Palais du cinéma a été inauguré le 17 avril 2013 et est désormais ouvert au public.

La forte identité du Louxor symbolisée par sa façade égyptisante est assurément un gage de réussite pour l’avenir. Parions que l’on viendra de loin voir les films dans ce cinéma unique en son genre. Que ce patrimoine architectural, cette richesse décorative se trouvent non pas dans les « beaux quartiers » mais à Barbès, quartier encore populaire, mêlé et vivant, donne à ce sauvetage une saveur particulière.

Annie Musitelli | ©lesamisdulouxor.fr

> Voir aussi l’article Chronologie du sauvetage

Le livre Le Louxor-Palais du cinéma, conçu par Les Amis du Louxor, a été publié en juin 2013 par les éditions AAM (Archives d’Architecture Moderne, Bruxelles) sous la direction de l’égyptologue Jean-Marcel Humbert et de l’architecte Philippe Pumain.

Édition de ce livre sans but lucratif ni droits d’auteur.

Notes :

1 Jean-Claude Demory, Le métro de chez nous, Editions MDM 1997, photo RATP p.15
2 Et non Ripey, comme indiqué dans certains ouvrages
3 Marc-Antoine Robert, «La naissance d’un grand circuit», catalogue de l’exposition Pathé, Premier Empire du cinéma, Editions Centre Pompidou, 1995, p. 280
4 La Construction Moderne, 25 décembre 1921
5 E. Vergnes, « L’architecture cinématographique », La Construction Moderne, 1er janvier 1922
6 La Construction Moderne, 26 mars 1922, planches 101-102
7. E. Vergnes, op.cit.
8. Voir Francis Lacloche, Architectures de cinémas, Editions du Moniteur, Paris, 1981
9. Jean-Marcel Humbert, L’Egypte à Paris, DAAVP, Paris, 1998, p.25
10 Voir Pascal Etienne, Le Faubourg Poissonnière, DAAVP, Paris, 1986, p. 257
11 Voir le site de la manufacture Gentil et Bourdet
12 Francis Lacloche, op. cit. Illustration p. 113
13 Jean-Jacques Meusy, Cinquante ans d’industrie cinématographique (1906-1956), Archives économiques du Crédit Lyonnais, Paris, 1996, p. 358
14 Pathé Magazine, n°4, 4e trimestre 1954
15 Jean-Marcel Humbert, op. cit, p.170
16 Serge Daney, La Rampe, Cahiers du cinéma-Gallimard, 1983.
17 Barbès Informations n°6, Printemps 2003
18 Pathé Magazine, n°4, 4e trimestre 1954
19 Julien Camus, Rapport de fin d’études, Ecole d’architecture de la Villette, décembre 2001
20 Virginie Champion, Bertrand Lemoine, Claude Terreaux, Les cinémas de Paris 1945-1995, DDAVP, Paris 1995
21 Voir Virginie Champion, op. cit. et L’officiel des spectacles 2006
22 Joëlle Farchy, « Le réveil de la Belle au Bois Dormant », catalogue de l’exposition Pathé, Premier Empire du cinéma, Editions Centre Pompidou, 1995, p. 350
23 Le Parisien, 25 mai 2000