Avant le Louxor II : du Clos Saint-Charles à la parcelle actuelle

Du Clos Saint-Charles au Louxor : les dévolutions successives de la parcelle du 170 boulevard de Magenta

Depuis la Révolution française jusqu’à l’achat par un certain Henri Silberberg d’un terrain sur lequel s’élevait un immeuble haussmannien qu’il va détruire pour construire son cinéma pharaonique, la parcelle est occupée par différents propriétaires.

Curieusement, elle recèle en miniature une part de l’histoire d’un quartier qui a vu son paysage se transformer radicalement durant toutes ces années – lieu champêtre devenu en quelques décennies l’un des quartiers les plus densément peuplés et urbanisés de la capitale. Nous allons tenter de restituer ces modifications successives en évoquant les événements fonciers de proximité avec lesquels ce bout de territoire aux limites de la ville entre en résonance.

En haut : extrait du plan de Girard, 1820, en bas extrait du Nouveau Paris monumental, Garnier frères, 1892. Pendant cette période, les bâtiments publics et les monuments qui structurent le quartier sortent de terre. (Source: gallica.fr)

Avant la Révolution, la parcelle se situe dans une dépendance de l’enclos Saint-Lazare.

Mais commençons par le commencement et transportons-nous avant la Révolution française sur le plus vaste domaine privé de la capitale, la maison et l’enclos Saint-Lazare dont notre parcelle ne sera qu’une minuscule partie : elle appartient à une dépendance attenante à l’enclos principal, le clos Saint-Charles (1). L’enclos Saint-Lazare abritait l’une des plus célèbres léproseries du royaume gérée par les Hospitaliers Saint-Lazare dont on parle pour la première fois dans un texte de 1122. Le clos Saint-Charles où, des siècles plus tard, sera édifié le Louxor s’en détachait à la limite nord-est, sur le chemin de Paris à Saint-Denis.

Détail du plan de Paris de Jouvin de Rochefort, 1672. Au sud, l’enclos et le couvent Saint-Lazare ; au nord, l’enclos et le séminaire Saint-Charles. (Source: gallica.fr)

Les lépreux, des « bourgeois de Paris », refoulés et parqués aux marges de la ville, appartenaient à toutes les catégories sociales. Ils faisaient vœu d’obéissance et, à leur décès, tous leurs biens revenaient à la léproserie. Le titre de Maison royale qui lui est attaché marquait la bienveillance des souverains à son égard, un droit de foire lui sera même accordé, à l’origine de la foire Saint-Laurent.

La diminution des cas de lèpre va entraîner le départ des Hospitaliers dans la première moitié du XVIe siècle et la maladrerie devient alors un prieuré. En 1632, la maison mère de la congrégation de la Mission, fondée par Vincent de Paul, y est transférée. En 1644, il fait construire une grande maison, le séminaire Saint-Charles, d’où le clos tire son nom, qui deviendra plus tard une résidence occupée par des prêtres convalescents et des prélats à la retraite. Le séminaire apparaît tout en haut du plan de Jean de La Caille, le long du chemin de Saint-Denis.

1714, quartier Saint Denis, plan Jean de la Caille (Source : Gallica.fr)

La congrégation se destine à la formation des prêtres pour leurs nombreuses missions évangélisatrices dans les campagnes françaises et à l’étranger. Tunis, Alger, Constantinople, Pékin et les îles de France et de Bourbon sont leurs destinations, pour n’en citer que quelques-unes. Les Lazaristes, nom donné aux frères et aux prêtres de la congrégation, construisent plusieurs bâtiments pour l’accueil des pauvres et le soin aux malades. Couvent, hôpital et asile d’aliénés, la maison sert aussi de prison pour les prêtres ayant fauté et pour les jeunes débauchés de bonnes familles envoyés-là par lettre de cachet (2). Caron de Beaumarchais y fut emprisonné pendant six jours sur un ordre griffonné par Louis XVI sur le sept de pique d’un jeu de cartes. On ne sait pas s’il reçut la traditionnelle fessée.
 

Fustigation de Beaumarchais à la prison de Saint-Lazare (Gallica.fr)

Au début du XVIIIe siècle, de 1719 à 1727, les pères de la Mission font construire un ensemble de beaux immeubles locatifs en pierres de taille en bordure du faubourg. Puis, entre 1770 et 1779, ils limitent leur enclos en vendant un vaste terrain de huit hectares à Claude Martin Goupy, un architecte-constructeur qui va le lotir en spéculateur avisé.
La maison Saint-Lazare couvre encore en 1789 un immense terrain de plus de 52 hectares. Il comprend tout l’espace compris de nos jours du côté des numéros impairs de la rue du faubourg Saint-Denis, depuis la rue de Paradis jusqu’au boulevard de la Chapelle. La clôture du couvent longeait ce boulevard jusqu’au débouché de la rue du faubourg Poissonnière qu’elle bordait du côté des numéros pairs, jusqu’à la caserne des Gardes Françaises. Il était, dit-on, le plus vaste jardin de Paris. Ce terrain, vierge de construction, à l’intérieur de l’enceinte des fermiers généraux, va bientôt devenir un lieu de convoitise.
Pillé et saccagé dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789, un jour avant la prise de la Bastille, puis mis à la disposition de la Nation par décret le 2 novembre suivant,  Saint-Lazare est supprimé comme toutes les congrégations le 18 août 1792. Le gouvernement décide alors de transformer les bâtiments conventuels en lieu de détention. 

Le domaine, devenu bien national, est loué puis découpé pour être vendu.

Le domaine est composé de différents corps de logis, une ferme et ses bâtiments – bergerie, écurie, porcherie, poulailler, pigeonnier et leurs greniers à fourrage – un moulin à vent et un four à plâtre, et sur le coteau exposé au sud, des jardins plantés de pommiers nains, de tilleuls et de marronniers, ainsi que des potagers et des vergers, des arpents de terre labourable et de luzerne, arrosés par un réservoir recevant les eaux du pré Saint-Gervais par un aqueduc souterrain. Une très belle avenue bordée de 299 pieds d’ormes traverse dans sa longueur le grand clos entre les deux faubourgs, planté de 2099 pieds d’arbres fruitiers, de 88 pommiers sur une seule ligne et de 17 noyers. Cet ensemble va être loué en un seul lot, le 1er janvier 1793, au citoyen Hubert Vallée, âgé d’une trentaine d’année, moyennant 24 000 livres de loyer par an (3).
La vente de ces biens s’imposa bientôt à la nation, elle devait permettre de résoudre la crise financière, les caisses du Trésor étant vides et la dette publique imposante. En principe le décret de nationalisation des biens du clergé aurait dû servir au soulagement des pauvres, mais les besoins de l’État étaient tels qu’on oublia l’engagement pris d’accroître le nombre de vrais citoyens en multipliant celui des propriétaires. La maison conventuelle, devenue prison Saint-Lazare en 1792, puis transformée en prison pour femmes et filles publiques par la loi du 14 décembre 1794, ne fit pas partie de la vente.

Les premiers acquéreurs se présentent.

1795 : Un lot composé d’une maison et de deux arpents est vendu le 11 brumaire an IV (2 novembre 1795) suivant un procès-verbal dressé au bureau du domaine national du département de la Seine. L’adjudication a été faite moyennant la somme de 49 500 francs. François Grégoire et son épouse, les nouveaux propriétaires, habitent la rue des Fossés-Montmartre et tiennent un hôtel garni (4).
1796 : Un an plus tard, le 22 messidor an IV (10 juillet 1796), un lot important composé du grand clos, de la ferme et de ses dépendances, est acheté au domaine national par le citoyen Marie-Joseph Boisseau-Deschouarts pour une somme de 300 300 francs. Il le partage en indivision avec Alexandre Philippe Cretot. Deschouarts est négociant, ancien inspecteur général des vivres et chef de bataillon de la garde sédentaire du deuxième arrondissement de Paris, il demeure au 553 rue Neuve des Petits-Champs à Paris. Cretot, un imprimeur de la place Vendôme, éditeur, journaliste et propriétaire du journal Le Postillon des armées qui paraît du 1er mai 1793 au 4 septembre 1797, a échappé à la déportation durant la Terreur de l’an II mais sera de nouveau arrêté à la suite du coup d’État du 4 septembre 1797 et déporté en Guyane où il mourra (5).

Des nourrisseurs de bestiaux et de petits entrepreneurs deviennent propriétaires.

Mais il est temps de retrouver notre parcelle du Louxor sur le clos Saint-Charles entre l’aqueduc de ceinture des eaux de l’Ourcq voulu par Napoléon 1er et le chemin de ronde et à l’extrême opposé du grand séminaire.
1802 : Boisseau-Deschouarts vend ses terrains à un nommé Charpentier, à l’exception du Clos Saint Charles. Charpentier est un général de brigade de 33 ans qui a obtenu son titre sous les murs de Vérone, lors de la campagne d’Italie de 1799. Il demeure alors dans son quartier général à Milan, sous les ordres de Murat, le beau-frère de Napoléon Bonaparte et a chargé un notaire de Soissons, sa ville natale, de le représenter, lors d’une transaction qui se monnaye au prix de 68 000 francs (6). Charpentier s’est acquitté de la somme qui restait due par Deschouarts au gouvernement. Par la suite, au terme d’un jugement rendu