Il y a 100 ans au Louxor… Le programme du 28 octobre au 3 novembre 1921

Les bibliothèques classent, rangent et mettent sans arrêt à la disposition des lecteurs de nouveaux documents. C’est ce qui est arrivé avec la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) où nous venons de découvrir un programme du Louxor, le plus ancien que nous ayons eu entre les mains, et dont la couverture très originale, est probablement celle qui a servi pour le programme de l’inauguration du 6 octobre 1921.

****

« Vu le luxe, le confort de ce bel établissement, ses beaux programmes et sa bonne musique, nous ne doutons pas qu’avant peu, la salle Louxor ne soit une des salles préférées de tous les amateurs de beaux programmes cinématographiques ». C’est ainsi que la revue Cinémagazine du 14 octobre 1921 annonçait dans sa chronique hebdomadaire l’inauguration du nouveau palais du cinéma de Barbès.
L’homme d’affaires Henry Silberberg, qui l’a fait édifier, dirigera la salle jusqu’à son décès, le 23 novembre 1921, un peu plus d’un mois après l’inauguration. On sait que Silberberg, ancien directeur du Casino de Saint-Valery en Caux, bon connaisseur du monde du spectacle, s’intéressait aussi au cinéma. Selon la Cinématographie française du 5 mars 1921, il aurait même entrepris des démarches auprès de la société allemande U.F.A. pour « acheter une partie de la production de cette société ». Préparait-il déjà la programmation de son futur cinéma ?
Le programme du 28 octobre au 3 novembre 1921 annonce de belles réjouissances.

Programme du 28 octobre au 3 novembre 1921 (collection BHVP, 4DEP-004 149)


Sa couverture, élégante et raffinée, dont les tons vert et bruns seront repris dans la publicité pour Dufayel au dos de la brochure, exhibe des éléments égyptisants sans toutefois reproduire à l’identique les décors et pochoirs qui donnent au nouveau palais du cinéma son identité. Ici pas de disque solaire ailé encadré par deux cobras mais un pharaon sur un trône agrémenté d’un taureau sacré recevant les hommages d’un sujet. Une tête de scarabée, emblème du pouvoir et de la renaissance du soleil dans l’ancienne Égypte, occupe le centre de la frise tout en haut du programme. Le Louxor est d’emblée une salle importante, les films sont projetés la première semaine de leur sortie. À une exception près le programme est le même que celui du Gaumont-Palace.

Le programme de la semaine du 28 octobre au 3 novembre 1921.


Un accueil en musique introduit la séance. M. Remond, le chef d’orchestre, auquel succédera Marius Kowalski (1886-1963), officie dans la fosse, entouré de ses vingt musiciens. Le public averti reconnaît, mêlée aux sons de l’orchestre, la sonorité de l’orgue de cinéma Abbey dont les tuyaux se dissimulent derrière les motifs ajourés encadrant la scène. Après l’entracte, au début de la deuxième partie, le chef d’orchestre empruntera à Jules Massenet un air de son opéra Le Cid, créé à l’Opéra Garnier en 1885, dont l’action se déroule en Espagne. Un clin d’œil au clou de la séance, le long métrage de Marcel L’Herbier, El Dorado. Alors que ce format ne s’est pas encore imposé, le film, qui dure 1h 20, occupe cette semaine-là, presque exclusivement la seconde partie, réservée aux films prestigieux.

La première partie
Après les actualités Gaumont, la première partie va enchaîner deux films à épisodes. Le genre a eu son heure de gloire pendant la guerre. Semaine après semaine, le récit se poursuit, chaque épisode se concluant par un effet dramatique. La mécanique est habilement construite, il faut fidéliser un public avide de sensations et Louis Feuillade, le réalisateur de L’Orpheline, est devenu le maître incontesté du genre.

Cinémagazine, 2 septembre 1921


A partir de 1907, Louis Feuillade produit un nombre impressionnant de courts-métrages dans des genres très différents, toujours pour la Gaumont dont il devient à cette date directeur artistique. La concurrence avec Pathé est rude et pour répondre à leur dernière nouveauté, le film à épisodes, Gaumont et Feuillade ont déjà proposé, en 1916, Les Vampires, inspiré des feuilletons populaires où l’action domine, avec la troublante et maléfique Musidora dans son scandaleux collant noir.
Mais après la guerre et les élections de 1919, pour la majorité conservatrice de la « Chambre bleu horizon », le relèvement de la France ne peut échapper à l’ordre et au travail. Les exploits des criminels de Fantômas et des Vampires ne sont plus d’actualité. Un portrait élogieux de Louis Feuillade, publié dans Cinémagazine le 2 septembre 1921, avertit le lecteur : « Les Cinés-Romans de Louis Feuillade constitueront maintenant l’apologie de la Famille et du Foyer. Vous avez tous remarqué que dans Les Deux Gamines le metteur en scène a complètement supprimé le genre dit policier-américain qui tourne par trop la tête à certains enfants. Il en sera maintenant toujours ainsi. » La décence et le roman familial sont donc à l’ordre du jour. On les retrouve dans le mélodrame L’Orpheline, un scénario original, dont le troisième épisode, Le Complot, est au programme du Louxor cette semaine-là.

Cinémagazine, 28 octobre 1921

Chacun des épisodes dure 30 minutes environ, excepté le prologue et le premier épisode, en général projetés au cours de la même séance afin d’installer le sujet.
Le film à épisodes met en scène des récits souvent manichéens, utilise des personnages à la psychologie prévisible, placés dans des situations souvent compliquées où rebondissements et retournements de situation sont légion. Dans L’Orpheline, il y aura un bien sûr un traître, russe et bolchévique de surcroît, qui cherche à escroquer un capitaine, en faisant passer une aventurière pour la fille qu’il aurait eu avec une comtesse dont il fut éperdument amoureux. La vraie orpheline âgée de 18 ans vit à Alger avec sa mère, elles seront retrouvées par l’ex-fidèle ordonnance du capitaine.

 

Sandra Milowanoff dans le rôle de l’Orpheline et Georges Biscot dans le rôle de Némorin

Sandra Milowanoff, danseuse étoile au Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg et réfugiée en France après la révolution de 1917, sera Jeanne, l’authentique orpheline, et le comique, Georges Biscot, l’ordonnance qui retrouvera la mère et la fille. Feuillade s’est constitué une troupe d’acteurs avec lesquels il aime travailler. René Clair y débute dans un second rôle.
La projection en salle s’accompagne de la parution en récit des différents épisodes dans le quotidien à dix centimes Le Journal, un des quatre grands de la presse de l’époque.

Annonce de la publication prochaine du ciné-roman L’Orpheline (La Cinématographie Française, 23 juillet 1921)


Après la guerre, la moyenne des films s’établit autour de douze épisodes et Les Trois Mousquetaires, le film à épisodes qui va succéder à L’Orpheline n’échappe pas à la règle mais, peut-être pour se donner un air plus respectable, les épisodes seront ici appelés chapitres. Le film est cette fois une adaptation par le réalisateur Henri Diamant-Berger du roman historique d’Alexandre Dumas, produit par Pathé-Consortium. Le film, qui s’auréole du succès du roman de cape et d’épée de Dumas, paru en feuilleton dans Le Siècle et adapté au théâtre par l’auteur et Auguste Maquet, est l’événement cinématographique de l’automne 1921 et bénéficie d’une campagne publicitaire exceptionnelle. Il est programmé dans 800 salles en France.

Ciné Journal, 15 octobre 1921


Diamant-Berger a beaucoup écrit sur le cinéma et notamment dans la revue Le Film, une revue exigeante où en tant que rédacteur en chef, il a réuni de belles signatures, Colette, Cocteau, Cendrars, sans oublier les deux amis Delluc et Moussinac. Elle se veut une tribune du jeune cinéma, un journal de combat destiné à le faire accepter comme un art à part entière. Henri-Diamant Berger quitte la revue en 1919 pour se consacrer à la production des Trois Mousquetaires.
A la sortie de la Grande Guerre, la situation du cinéma français est catastrophique. Avec les Trois Mousquetaires, Diamant-Berger veut frapper un grand coup. Le budget est exceptionnel et autorise de nombreux figurants, de somptueux décors naturels et la direction de Mallet-Stevens pour les intérieurs. Sadoul affirme que le financement de ce film de 15 055 mètres s’élevait à trois millions de francs. Pour d’Artagnan, Diamant-Berger choisit Aimé Simon-Girard, un chanteur de revues et d’opérettes qui danse au Casino de Paris : « Bon cavalier, bon épéiste, d’une jeunesse d’allure et d’une aisance exceptionnelle, c’est un casse-cou qui refuse d’être doublé par des cascadeurs professionnels », écrit Diamant-Berger dans ses Mémoires(1) . Ce qui ne l’empêchera pas de recruter deux acteurs de la Comédie Française, Édouard De Max dans le rôle de Richelieu et Maxime Desjardins dans celui du capitaine Tréville. Sans oublier ni Charles Dullin, dans le rôle du Père Joseph, l’éminence grise de Richelieu, ni Gaston Rieffler dans Louis XIII, un chanteur de répertoire et d’opérettes, notamment à l’Opéra-Comique qui, fort de ses succès au cinéma, reviendra quelques années plus tard entretenir sa popularité dans des prestations scéniques sous le titre de « comédien lyrique » au Louxor et ailleurs.
La présentation du film a lieu lors de trois soirées exceptionnelles dans la grande salle du Trocadéro avec les musiciens des concerts Colonne en présence de M. Fourel, le directeur de Pathé-Consortium. « C’est un bon film moral et amusant, essentiellement français…et bien autrement prenant que tous les mystères de Chicago ou d’ailleurs », déclare un critique de Cinémagazine le 7 octobre. Le « chapitre » présenté au Louxor, cette semaine-là, La Lingère de la Reine est le troisième.

Aimé Simon Girard (d’Artagnan), Edouard de Max (Richelieu), Pierrette Mad (constance Bonacieux), Claude Merelle (Milady).
Chapitre 3 : Cinémagazine, 28 octobre 1921


A la sortie du film, une version papier des Trois Mousquetaires paraît en épisodes dans Comœdia créé en 1907, le grand quotidien culturel de l’entre-deux guerres, illustrée par les photos du film.

La deuxième partie de la séance
Après l’intermède musical qui prépare au grand film de la seconde partie, El Dorado, le mélodrame de Marcel L’Herbier, va pouvoir commencer.

Affiche du film (site Unifrance). Les costumes étaient d’Alberto Cavalcanti.


On ne connaît pas les réactions des spectateurs du Louxor mais ce long métrage a eu l’effet d’un coup de tonnerre dans le paysage cinématographique de l’époque avec des audaces visuelles et un parti pris musical radical encore jamais vu sur les écrans.
Encore une fois il est question de femme délaissée avec un enfant à charge, une réalité sociale de l’époque dont se nourrissent les mélodrames. Sibilla est danseuse au cabaret El Dorado de Grenade. Pour sauver son enfant malade de douze ans, elle tente une dernière démarche auprès du riche veuf qui l’a séduite. Chassée par ses valets, elle va chercher à se venger en faisant échouer le mariage arrangé qu’il a organisé pour sa fille. Après moult péripéties et son enfant confié à de bonnes mains, elle finira par se poignarder.

Ève Francis et Jaque Catelain dans El Dorado (site BDFF)


Ève Francis est la Sibilla imaginée par le réalisateur comme elle fut quelques mois auparavant Sarah, tenancière dans un cabaret du vieux port de Marseille, dans le film Fièvre de son époux Louis Delluc, finalement accepté par la censure, en mai 1921.
Les trouvailles visuelles dont le film de L’Herbier fourmillent vont défrayer la chronique. Il utilise en effet des objectifs déformants, superpose les plans, procède à des enchaînés mystérieux et à des trucages, jamais gratuits, toujours en étroite relation avec le récit et le vécu des personnages. Il revendique avec d’autres la recherche d’un langage visuel et plastique spécifique au nouveau media. Dans le même ordre d’idée et pour échapper à la frontalité qu’impose le théâtre, il va multiplier les angles de prise de vues avec une grande liberté. Ainsi quand Sibilla, expulsée de la villa de son séducteur, glisse lentement au bas de l’escalier, son corps apparaît déformé par le désespoir. Dans un plan resté célèbre, on peut aussi voir le visage de Sibilla, absente à la vie qui l’entoure, apparaître progressivement flou alors que, dans le même plan, ses camarades danseuses, sont parfaitement nettes. Gaumont, croyant à une erreur, fit arrêter la projection et Marcel L’Herbier, dépité, n’osa pas lui avouer qu’il avait passé des heures avec son opérateur à obtenir son effet(2).

Aperçu des décors. Cinémagazine, 28 octobre 1921.


Il faut souligner le rôle essentiel de la partition musicale dans ce film. Marcel l’Herbier, passionné de musique et particulièrement de Debussy, a commandé au jeune Marius-François Gaillard une partition symphonique synchrone pour grand orchestre. Le compositeur a suivi, image par image, la trame dramatique du film jusqu’à introduire des leitmotivs pour donner à chaque personnage, à chaque décor, un thème particulier. La partition, écrite une fois le film terminé, a exactement la même durée et contient près de 500 pages, pour un orchestre de quatre-vingt musiciens. Rien à voir avec les douze minutes de celle de Saint-Saëns pour L’Assassinat du duc de Guise. La musique épouse le rythme du film et semble jaillir des images mêmes, dira le réalisateur dans un entretien(3).
Le film El Dorado sera très vite adapté en roman et publié aux éditions de La Sirène dans la nouvelle collection « La lampe merveilleuse » lancée en 1921. Le film est mis en récit par Raymond Payelle, pseudonyme de Philippe Hériat, acteur dans le film et plus tard assistant de René Clair ; il deviendra écrivain.

Annonce de la publication du roman tiré du film, Cinea, 28 octobre 1921


L’épisode comique
Après la fin violente de Sibilla et la longueur de la séance, le public a droit de respirer un peu, et ce sera Charlot Patine, un épisode comique de 24 minutes, sorti en 1916.

Charlot Patine (The Rink, 1916)

Cette année-là, Chaplin a réalisé dix courts-métrages dont huit pour la Mutual où il resta deux ans. Avant d’être serveur dans un restaurant et de patiner lors de la pause déjeuner, il a été chef de rayon, commis chez un usurier, pompier, musicien et machiniste, de tous les métiers, toujours avec sa canne. « Oui, cette canne est vraiment toute ma philosophie, dira-t-il dans Le Petit Provençal du 6 février 1931, non seulement je la conserve comme emblème de respectabilité mais, avec elle, je défie le destin et l’adversité ». Misérable et vagabond, il n’est jamais victime. Dans Charlot patine, Il partage l’écran avec sa première compagne, Edna Purviance.

« Notre frère Charlie »
Après plus de trois heures de spectacle, on est sûr que Charlot fera l’unanimité.  Après la guerre, la puissance d’émotion de son personnage et la mécanique de sa gestuelle reconnaissable entre toutes, enthousiasment tous les publics et aussi les poètes.

Charlot cubiste, Fernand Léger, Centre Pompidou.
L’affiche des élèves de la grande maternelle : Annonce du cinéma Louxor.

« Notre frère Charlie » l’appellera Henri Michaux(4). C’est au cours d’une permission en 1916 en compagnie de son ami Apollinaire que Fernand Léger le découvre, une révélation. A plusieurs reprises, il évoque sa figure, parfois sous la forme d’un pantin désarticulé. Un siècle plus tard, durant l’année scolaire 2014-2015, des élèves de la classe de Grande section de l’école maternelle Richomme du 18e arrondissement réaliseront des dessins et peintures inspirés de Charlot Patine, exposés au salon du Louxor.


Une pleine page du programme, en quatrième de couverture, vante les Magasins Dufayel, à deux pas du Louxor, les plus vastes magasins du monde, le meilleur marché de tout Paris. Véritable temple de la consommation dès son ouverture en 1856 par Jacques Crespin, les clients aux revenus modestes s’y précipitent pour se meubler à tempérament, le magasin fut en effet un des premiers à développer le crédit à la consommation.

Repris par Georges Dufayel en 1888, une salle de cinéma de 250 places est ouverte, une des toutes premières à Paris. C’est là que le tout jeune Henri Diamant-Berger va découvrir, émerveillé, les premières images animées tout comme conduit par sa nourrice, Jean Renoir, son contemporain.

Dernière page du programme du Louxor


© Claudie Calvarin – Les Amis du Louxor

Notes
1. Henri-Diamant Berger, Il était une fois le cinéma, 1977, Simoën.
2. Marcel L’Herbier, Cinéma D’Aujourd’hui, 1973, Éditions Seghers.
3. idem
4. « Notre frère Charlie », article écrit par Henri Michaux dans le numéro spécial de la revue Disque Vert consacrée à Chaplin en février 1924.
Sources diverses :
– Les périodiques de cinéma cités, en particulier Cinémagazine et Cinéa, sont accessibles sur le site de Cinéressources  et/ou Gallica.
– Archives Gaumont
Fondation Jérôme Seydoux Pathé
– voir aussi le riche site BDFF (base de données de films français)
– A (re)découvrir sur notre site :  
deux autres programmes du Louxor, l’un du 14 au 20 septembre 1923 , l’autre du 12 au 18 septembre 1924
et d’autres programmes encore dans l’article Quand le music-hall s’invitait au cinéma


 

5 mars 1939 : Une journée particulière au cinéma Barbès

Dans notre rubrique “Programmes anciens” …

Nous rappelions naguère sur notre site la destinée de cet autre cinéma du quartier, le Barbès Palace, transformé – avec un décor intérieur miraculeusement préservé – en magasin de chaussures. En 1939, il n’est déjà plus qualifié de « Palace », mais la découverte d’un programme nous permet aujourd’hui d’évoquer un autre épisode de son  histoire.

C’est en effet une séance très spéciale que, le 5 mars 1939, connut le Barbès : la matinée avait été réservée par Burnous, Association des Anciens Spahis, et la recette était destinée à ses œuvres.

Programme du 5 mars 1939

Programme du 5 mars 1939

Lire la suite

Quand le music-hall s’invitait au cinéma…

Programmes des années 1920 et 1930

Bernard Meyre, collectionneur et fidèle ami du Louxor, nous a fait parvenir quelques programmes des années 1920 (Barbès Palace) et 1930 (Gaumont-Palace) qui viennent s’ajouter à ceux du Louxor (septembre 1923 et septembre 1924) et du Barbès Palace (juillet 1921) que nous avions déjà présentés sur notre site. Une nouvelle rubrique, « Programmes anciens », regroupera désormais les articles consacrés à ces documents.

Pour les cinéphiles qui s’intéressent à l’histoire des cinémas et de leur programmation, les programmes édités dans les années 1920 et 1930 constituent une mine de renseignements sur la composition et le déroulement des séances qui, surtout dans certaines salles dotées d’un orchestre et parfois même d’un orgue (comme le Gaumont-Palace ou le Louxor), s’inscrivaient encore dans la tradition du music-hall.

Années 20 

Dans ces deux programmes du Barbès Palace (34 boulevard Barbès), cinéma disparu dont nous avions retracé l’histoire, se retrouve l’organisation classique des longues séances du cinéma muet composées de  deux parties séparées par un entracte.

Barbès-Palace, 3-9 juin 1921 et 30 décembre 1921-5 janvier 1922

Barbès Palace, 3-9 juin 1921 et 30 décembre 1921-5 janvier 1922

La vogue des films à épisodes :  le rôle de la presse populaire
Ciné-romans ou « romans de cinémas »

Ces documents [cliquer sur les images pour les agrandir] témoignent de la place occupée par les films à épisodes, habituellement projetés en première partie de séance, et qui avaient les faveurs du public. Ils contribuaient aussi à le fidéliser, d’autant que les réalisateurs français, soucieux de s’imposer face au puissant cinéma américain, proposaient des sujets originaux ou puisés dans les classiques populaires français, susceptibles de conquérir de nouveaux spectateurs. Pendant la semaine du 3 au 9 juin 1921, la première partie de la soirée comportait le 7e épisode du feuilleton L’Homme aux trois masques (1921), film en douze épisodes d’Émile Keppens et René Navarre, d’après l’œuvre d’Arthur Bernède, et produit par la Société des Cinéromans. Du 30 décembre 1921 au 5 Janvier 1922, la première partie de soirée enchaînait deux feuilletons :  le 11e épisode de L’Orpheline (1921) de Louis Feuillade avec la star du muet Sandra Milowanoff et Les Trois Mousquetaires d’Henri Diamant-Berger (11e épisode ).

La presse populaire constituait pour le cinéma un relais précieux : lorsque le film sortait en salles, des journaux parisiens (dont Le Petit Parisien, Le Matin, Comoedia) mais aussi des quotidiens de province en publiaient simultanément les épisodes sous forme de  feuilleton. La Société des Cinéromans illustre parfaitement cette collaboration entre presse, producteurs, réalisateurs et auteurs  : ainsi Arthur Bernède, crée des personnages (Belphégor, Judex, Mandrin) qui font désormais partie de l’histoire du cinéma et de la littérature populaire. « Le rythme de sortie des films et des feuilletons correspondants est soutenu. Pendant la saison 1921-1922, il y a en permanence un film des Cinéromans en cours sur les écrans et le feuilleton correspondant dans la grande presse »( 1).
Le Petit Parisien publie ainsi, du mercredi 13 avril au 6 juillet 1921, les douze épisodes de L’Homme aux trois masques.

Lire la suite

Un autre palais du cinéma : le Barbès Palace

La découverte d’un élégant programme de 1921 par Bernard Meyre, collectionneur cinéphile et adhérent des Amis du Louxor, vient nous rappeler qu’existait, non loin du Louxor, un autre « palais du cinéma », le Barbès Palace.

Programme du 1er au 7 juillet 1921 (Collection Bernard Meyre)

Avec le beau Palais-Rochechouart (actuel Darty), le plus modeste Delta (Guerrisol), le Myrha (devenu église évangélique), le Gaîté-Rochechouart (Célio), pour ne citer que les cinémas les plus proches du Louxor, les habitants de Barbès n’avaient que  l’embarras du choix pour se distraire. Si la plupart de ces salles ont disparu ou sont devenues méconnaissables, une bonne surprise attend le visiteur qui franchit l’entrée du 34, boulevard Barbès : comment deviner, en effet, que derrière la façade banale du magasin de chaussures Kata, se cachent les beaux restes d’un des plus vastes cinémas de quartier parisien, le Barbès Palace, fermé en 1985 ?

Rideau de scène- magasin Kata 10 septembre 2012

Spectacle insolite, des centaines de paires de chaussures s’entassent dans un décor de théâtre d’une fraîcheur étonnante.

Lire la suite

Une séance au Louxor en 1923

Le programme du Louxor du 14 au 20 septembre 1923, conservé à la section Archives de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris et aimablement communiqué par Madame Geneviève Morlet, est un petit livret de huit pages, non illustré, qui contient l’horaire et le programme des séances de la semaine (en pages 4-5, centrales), le résumé d’un des films présenté et de nombreuses réclames pour les commerçants du quartier. Ce petit livret, vendu 50 centimes aux spectateurs, est une mine d’informations sur le Louxor au début de son exploitation, peu de temps après son inauguration le 6 octobre 1921 : des informations sur la chaîne de cinémas à laquelle il appartenait, sur la forme et le contenu des séances, sur les films projetés et sur l’environnement commercial du « Palais du cinéma ». On pourra le comparer au programme de 1924, déjà présenté sur le site.

Programme de la semaine du 14 au 20 septembre 1923 (Source : BHVP – photo M.F Auzépy)

Lire la suite

Au temps du muet I.

Un programme du Louxor en 1924

On ne sait pas toujours que, comme les théâtres, certains cinémas éditaient eux-aussi leur propre brochure, support d’information et de publicité. Nous vous présentons ici un beau  programme datant de 1924.

Programme de la semaine du 12 au 18 septembre 1924

Programme de la semaine du 12 au 18 septembre 1924

Le Louxor a été inauguré, à un mois près (6 octobre 1921), trois années plus tôt. C’est un cinéma prestigieux, dont Lutetia, le groupe auquel il appartenait alors, soigne l’image : en témoigne la qualité du programme qu’ont bien voulu nous confier M. et Mme Guérin, habitants du 18e arrondissement et collectionneurs infatigables de documents et cartes postales.
Il s’agit d’un programme de 17 pages, presque une petite revue (notre actuel format A5), qui s’intitule d’ailleurs significativement « programme journal », dont la belle couverture encadre de motifs égyptisants la photo du bâtiment (prise en 1924, puisque l’affiche est celle du film Les Yeux de l’âme, Os Olhos da Alma, drame tourné en 1923 au Portugal par Roger Lion et sorti sur les écrans parisiens le 18 Janvier 1924).
Les pages intérieures entourent de frises et d’images diverses les différents textes et les « réclames ».

Semaine du 12 au 18 septembre 1924

Si le programme précise la semaine (12 au 18 septembre), l’année n’est pas mentionnée mais on peut la déduire des films présentés : La Galerie des Monstres et Le Chiffonnier de Paris, ce dernier annoncé pour la semaine suivante, sont sortis en 1924, et, cette année-là, le 12 septembre est bien un vendredi.

Comment se déroulait une séance de cinéma en cet automne 1924 ?

D’abord, elle ne comportait pas qu’un seul film : cette semaine-là, par exemple, deux films étaient proposés au spectateur. Non seulement un orchestre (« Chef d’orchestre : M. Marius Kowalski ») accompagnait l’ensemble, et, comme au théâtre, un entr’acte séparait les deux parties du spectacle, mais aux actualités Pathé (« Pathé-Journal ») et au documentaire, qui vont survivre à l’époque du muet, s’ajoutaient diverses attractions (ici un spectacle d’ « ombres spirites »).

Le programme de la soirée

Le programme de la soirée

Les deux films au programme

Le premier film, Baruch (Das alte Gesetz), présenté dans le programme comme un « curieux film de mœurs israélites », a été réalisé en 1923 par Ewald André Dupont, réalisateur allemand né en 1891, à qui l’on doit notamment Variété (1925) avec Emil Jannings et Moulin Rouge (1928). Il s’installa définitivement à Hollywood en 1933.
Baruch, dont  les rôles principaux sont tenus par Henny Porten, star du cinéma muet en Allemagne, Ernst Deutsch et Julius Brandt, est une adaptation par le scénariste Paul Reno des mémoires de Heinrich Laube, directeur du Burgtheater de Vienne de 1849 à 1867.  On retrouvera quatre ans plus tard, dans le très célèbre Chanteur de jazz, la même histoire : celle d’un jeune héros déchiré entre sa vocation artistique et l’attachement à son identité religieuse et culturelle. Baruch a été projeté au festival de Pordenone en octobre 2007.

Résumé du film Baruch

Page 9 : résumé du film Baruch

Ensuite, après une prestation musicale et un spectacle d’ombres, le spectateur avait droit au second film : cette semaine, La Galerie des Monstres.

Affiche du film (source Internet. Ne figure pas dans la brochure)

Affiche du film ( Ne figure pas dans la brochure. Source : cinemotions.com)

C’est en Espagne que fut tournée La Galerie des Monstres (La Barraca de los monstruos ), film de Jacque-Catelain (1897-1965), qui avant d’être réalisateur, était un acteur très populaire au physique de jeune premier et qui collabora régulièrement avec Marcel L’Herbier. Il joue d’ailleurs dans son film en compagnie de Loïs Moran, Jean Murat, Claire Prelia et Lili Samuel. Le programme nous fournit une idée de l’intrigue mélodramatique due aux auteurs et scénaristes Eric Allatine (d’après son roman) et Renzo (pour l’adaptation espagnole).

Résumé du film. On note que les pages sont inversées.

Résumé du film. On note une erreur d’impression : les pages 12 et 13 sont inversées.

Le Chiffonnier de Paris, sorti le 29 avril 1924, est annoncé pour la semaine suivante. Vous pouvez lire  sur notre site l’article consacré à ce film,  « Les métamorphoses du Chiffonnier de Paris ».

Les autres rubriques
On trouve aussi dans ce « programme journal » divers échos de la vie cinématographique, et plus généralement artistique, du moment.
Nous apprenons ainsi la fermeture des cinémas de Boulogne-sur-Mer en raison d’une exploitation déficitaire imputée à une taxe municipale. « Dans le but de protester contre cette taxe abusive », précise le texte, « les directeurs boulonnais ont organisé le 23 juin, sous les auspices du Syndicat des directeurs de Cinémas, une séance exceptionnelle “Cinéma et Conférence” au cours de laquelle M. Jean Chataigner, vice-président du groupe interparlementaire de défense du cinéma a pris la parole. [.…] Les amateurs y assistèrent nombreux ». Avant d’aborder le problème de la taxe, on projette un documentaire sur Madagascar, puis M. Chataigner « retrace à grands traits les progrès du cinéma, insiste sur le rôle joué pendant la guerre et montre celui que le cinéma est appelé à jouer dans l’avenir comme moyen de propagande, d’éducation et de liaison entre les peuples ».

Le programme s’intéresse aussi, alors qu’elles ne figurent pas dans les films annoncés, à deux grandes vedettes féminines d’alors : Pola Negri, dont il publie la photo, et Lilian Gish, dont il offre, en près de cinq pages, une biographie.

Programme pages 2 et 3

Programme pages 2 et 3

La publicité

Le programme de septembre 1924 comporte un grand nombre d’annonces publicitaires, parmi lesquelles on ne s’étonnera pas de trouver celle pour les fameux esquimaux :

esquimeaux

Publicité

Mais on y trouve aussi des publicités pour les produits ou établissements les plus variés, dont le format va de quelques lignes en bas de page à la page entière de réclames pour les commerçants du quartier : on apprend au passage qu’au 157 boulevard de Magenta (emplacement de l’actuel Crédit Lyonnais), le Café des Sports proposait entre autres des « ghogs [sic]américains de la maison Cusenier » … Certaines d’entre elles sont même illustrées :

programme pages 8 et 11

programme pages 8 et 11

La plus belle de ces annonces publicitaires célèbre, au verso de la couverture du programme, les Galeries Dufayel, sur lesquelles nous publierons aussi bientôt une étude, immense magasin dont la façade boulevard Barbès correspond aujourd’hui à la BNP, la Grande Récré et Virgin, et dont on peut toujours admirer, au 26 de la rue de Clignancourt, la magnifique entrée surmontée d’un bas relief représentant « Le Progrès entraînant dans sa course le Commerce et l’Industrie ». Elles abritaient depuis 1896 le cinématographe Lumière. Naturellement, quelques annonces sont directement liées à l’industrie cinématographique, comme la liste des établissements Lutetia, une publicité pour une revue de cinéma ou une autre encore pour un music-hall, l’Empire, inauguré en 1897, mais qui venait d’être entièrement reconstruit (démoli après l’explosion de 2005, il est aujourd’hui remplacé par un hôtel).

Magasins Dufayel (dos de la brochure) et Salle Empire page 18

Magasins Dufayel (verso de la couverture) et Salle Empire page 18

Nicole Jacques-Lefèvre et Annie Musitelli ©Les amis du Louxor