Décès de Renan Pollès, le cinéma et l’égyptomanie en deuil

Nous apprenons avec beaucoup de retard le décès de Renan Pollès. Cette personnalité hors du commun a eu toute sa vie (5 février 1943- 23 octobre 2019) des activités étonnement multiples et singulières, bien définies sur son avis de décès qui indique « Renan Pollès, Artiste en tout genre ». Mais il était avant tout directeur de la photographie – ou chef-opérateur – et réalisateur de films.

Renan Pollès en 2009, sur le tournage d’Ensemble, nous allons vivre une très, très grande histoire d’amour…, de Pascal Thomas © Photo Olivier Petitjean

Renan Pollès a travaillé avec de nombreux réalisateurs, dont Jacques Doillon, Romain Goupil, Michel Andrieu et Pascal Thomas. Il a signé l’image de plus d’une cinquantaine de longs métrages, et l’on se souviendra de sa manière très particulière de caresser les sujets, de les mettre en lumière, comme par exemple dans le délicat Bastien et Bastienne de Michel Andrieu (1978). Et bien sûr le grand public se souviendra plus particulièrement de la série des nouvelles d’Agatha Christie réalisées par Pascal Thomas avec Catherine Frot et André Dussollier (Mon petit doigt m’a dit, L’Heure zéro, Le Crime est notre affaire et Associés contre le crime, 2005-2012).
Il a parallèlement réalisé aussi près d’une vingtaine de documentaires ayant pour thème les mythes et l’art, dont Mythes et Mégalithes (1988), et Il était une fois l’Atlantide (1997).

Jaquette de la version commercialisée en VHS du film Egyptomania de Renan Pollès

Dans le cadre de l’exposition Egyptomania (1994), le musée du Louvre avait décidé de coproduire un film documentaire sur le sujet, comme on en faisait à l’époque pour accompagner quasiment chaque exposition. Renan Pollès avait été choisi à la fois au vu de ses productions antérieures, et du fait de son goût pour l’archéologie. Et c’est ainsi qu’en tant que commissaire, j’ai vu débarquer un jour dans mon bureau un homme affable et attentif (il écoutait beaucoup), et que nous avons commencé, pendant des semaines, à parler d’égyptomanie. Et non seulement il écoutait beaucoup, mais il enregistrait tout. Le sujet lui plaisait visiblement, et répondait bien à la fois à son goût pour construire une démonstration, et à son humour tout à fait adapté à cette thématique. Très vite, il s’en était complètement imprégné, et en avait compris toutes les subtiles circonvolutions.

Dans son Esquisse d’une démarche, Renan a résumé son approche du sujet, et montré toute la sensibilité avec laquelle il l’a abordé. Ce très beau texte de travail écrit d’une plume littéraire et élégante, demeuré inédit, mérite d’être publié ici en hommage à son auteur.

Egyptomania, esquisse d’une démarche

« Ce film remplira une tâche pratique, celle de montrer ce qui échappe aux murs, aux vitrines, aux étiquettes : le trop grand, l’intransportable, l’inclassable. L’art monumental qui, des restaurations romaines et des fabriques romantiques, envahit l’architecture des palais, des manoirs, des cimetières, des édifices publics, des immeubles d’habitation, des usines, des magasins, des salles de spectacles et des ouvrages d’art. Les sphinx, obélisques et pyramides qui fleurissent aux carrefours des villes et s’adaptent à tous les climats. La décoration intérieure enfin qui, des appartements de Marie-Antoinette et des loges maçonniques, gagne l’habitat bourgeois, les halls d’exposition el les salles de cinéma.
« Mais ce film voudrait se servir de cette qualité que le cinéma partage avec l’égyptomanie, d’être une formidable machine à rêver. Il s’attachera surtout à montrer ce qui échappe au regard : la musique, la littérature, la pensée, le sentiment. Démarche particulièrement nécessaire pour aborder l’égyptomanie qui ne produit pas de formes innocentes, mais les charge de symboles dont l’obscurité même assure la puissance et dont les ramifications se perdent dans le temps et dans l’espace ; supplément d’âme que le style égyptien ajoute à l’objet et en fait un support au rêve.
« II essayera de suivre ce cheminement à travers un symbolisme complexe qui a traversé les siècles et s’est chargé au gré des modes et des idéologies, d’images et de sens. De lui redonner son caractère totalitaire et universel qui a su s’infiltrer dans tous les domaines de la création humaine, de l’édifice monumental au minuscule bibelot, de la garniture de cheminée aux bijoux, du récit exotique aux écrits hermétiques, de la métaphysique à la bande dessinée, de l’opéra à la musique rock, de la superproduction historique au film d’horreur, des sciences occultes au panneau publicitaire, du mysticisme à la mode, et ce, d’un bout à l’autre de la planète, traversant les pays, les civilisations, les religions et les institutions.
« Non sans un certain humour et en se servant parfois même des fantasmes de l’égyptomanie (une momie nous accompagnera par exemple dans le départ de cette quête, et nous croiserons des Isis et des Cléopâtre de chair), ce film nous amènera tout autour du monde et particulièrement en Égypte, Italie, France, Belgique, Angleterre, Russie et États-Unis, et traversera toutes les époques à la recherche des plus belles réalisations de l’égyptomanie.
« Voyage dans la mémoire rêvée de l’humanité, il parcourra ses arcanes peuplés de dieux anciens et de visions futures, de fleuves inépuisables et de déserts sans fin, dans un passé primordial où tout est né et où le temps ne peut que revenir, et parfois cédera à la tentation du secret, cette volupté de l’esprit qui peut atteindre l’homme le plus simple comme l’intellectuel le plus endurci.
« Donner à voir, donner à entendre, mais surtout donner à rêver, en sondant les réservoirs inépuisables et sans cesse renouvelés de l’égyptomanie. »
Renan Pollès, 1993

Petit à petit, vu la complexité et l’encyclopédisme du sujet qui touchait à tous les domaines, il avait été décidé de construire la démonstration en chapitres explicitant chacun des domaines évoqués. Malheureusement, en ce qui concerne le cinéma Louxor, la salle était déjà quasiment abandonnée et en triste état quand le film a été réalisé en 1993, et il n’avait pas été possible d’y organiser un tournage. Toutefois, Renan avait tenu à souligner le caractère exceptionnel de l’édifice. D’une durée de 52 minutes, le film a connu une belle carrière à la télévision et a été commercialisé en VHS, mais jamais malheureusement, jusqu’à présent, en version numérique.

L’aventure d’Egyptomania, qui s’est continuée à Ottawa et à Vienne où le film a été également projeté, a certainement marqué très profondément Renan Pollès, au point qu’il décida d’écrire un livre sur la partie la plus cinématographique et psychologique – pour ne pas dire psychanalytique – du sujet. Ce sera, en 2001, La Momie, de Khéops à Hollywood, un ouvrage magnifique, dont j’ai tenté de résumer l’approche originale à la fin de la préface qu’il me demanda : « “L’enfer, c’est les autres”, écrivait Jean-Paul Sartre. Que dire de tout ce que nous avons fait subir aux momies ? Et si c’était ça, la vie dans l’au-delà ? Et si, pour elles, l’enfer, c’était nous ? »

Vanité moderne, par Renan Pollès (exposition Vanitas vanitatum, 2013)
© Photo Renan Pollès

Depuis, Renan Pollès a continué à nous étonner avec ses expositions de photographies de montages d’objets détournés, dont celle restée fameuse sur les Vanités, qu’il présentait ainsi : « Notre civilisation est celle de l’objet et de l’accumulation, celle de la consommation effrénée et du gaspillage. Les objets d’hier qui composaient les anciennes vanités, survivaient pour la plupart à leurs possesseurs, et les œuvres montraient l’inutilité qu’il pouvait y avoir à s’attacher à des objets qui nous survivraient et rendaient encore plus dérisoire cette volonté de l’homme de se les approprier. Les vanités modernes nous montrent le temps sous un autre jour, nous vivons aujourd’hui, peut-être plus que jamais, entourés d’objets dont la mort est programmée dès la naissance, rares sont ceux qui nous survivront et paradoxalement plus notre univers devient éphémère, moins nous regardons la mort en face… » Et la présentation de l’exposition soulignait, parlant de la mort : « Renan Pollès ne la regarde pas, il la met en scène ; et pour ne pas la craindre, il se joue d’elle, l’habille de lumière, l’invite dans son quotidien, à sa table, dans son garde-manger. Elle jette un froid ? Il la met au congélateur. Ses natures mortes nous appellent à vivre et nous rappellent que si les vanités ont pour but de nous éclairer sur le vide de l’existence terrestre, l’art de la vanité célèbre l’existence humaine en sublimant ses créations ».
Entre temps, ses romans et ses essais ont ravi un public d’amateurs, dont le dernier, Exit (juillet 2019) portait malheureusement un titre prémonitoire.

Renan Pollès © DR

Pour sûr, la pesée de l’âme aura été favorable à Renan Pollès, et il a maintenant certainement rejoint le royaume d’Osiris. Renan, votre regard à la fois malicieux et acéré va beaucoup nous manquer…
Renan Pollès repose auprès de ses parents au cimetière de Tréguier. Que cet article soit l’expression de la tristesse et des condoléances des Amis du Louxor auprès de ses fils, de ses sœurs et de ses petits-enfants.

Jean-Marcel Humbert, février 2020

De l’Égypte ancienne à l’art déco

Le Louxor, même cinq ans après sa réouverture, continue d’inspirer les médias, et régulièrement des journalistes de la télévision et de magazines imprimés (quand ce ne sont pas des élèves d’écoles de journalisme ou de Sciences Po) nous sollicitent pour avoir des renseignements complémentaires et des documents photographiques. On essaie alors de leur expliquer les choses et de faire en sorte que l’information qu’ils vont diffuser soit la plus exacte possible.

C’est ainsi que nous avons reçu au Louxor Madame Dominique Camus à l’occasion de la réédition de son livre Paris décors, Art nouveau – Art déco. Cet ouvrage broché de 224 pages, très joliment illustré de nombreuses photographies en couleurs, est consacré essentiellement aux bars, restaurants et boutiques des années 1880 aux années 1940, avec quelques exemples antérieurs. Époque où l’on n’hésitait pas, pour faire venir et retenir le client, à surcharger le décor afin qu’il paraisse cossu voire riche, et à s’inspirer de la mode du moment pour paraître « dans le vent ».
C’est donc par le biais de son café que le Louxor a l’honneur de figurer dans cet ouvrage (p. 174-175) en remplacement d’autres références qui avaient dû être supprimées, sous le titre « Un décor unique en France ». Et c’est aussi l’occasion de présenter aux lecteurs, brièvement mais savamment, l’histoire du cinéma et de son sauvetage. Il faut dire qu’à côté du Grand Véfour, du Café maure de la mosquée de Paris ou du Train bleu, le Louxor n’est pas en reste en termes d’exotisme et de dépaysement.

Dominique Camus, Paris décors, Art nouveau – Art déco, Éditions Christine Bonneton, Paris, 2019 (ISBN 978-2-86253-811-2), 14,90 €

Les mystères de la frise égyptienne

Lorsqu’ils achètent leur billet au Louxor, rares sont les cinéphiles à lever le nez vers une longue frise égyptienne de 2,55 mètres de long sur 0,51 de haut qui se trouve au-dessus de la caisse, vers le plafond. Son étude, faute de temps, n’avait pu figurer dans l’ouvrage que Les Amis du Louxor ont publié sur le cinéma en 2013. Jean-Marcel Humbert a repris ses recherches, et vous présente maintenant en détail ses dernières découvertes concernant sa création et sa composition, ainsi que les traductions des textes hiéroglyphiques qui y figurent.

Vue actuelle de la frise (photo AAM/Luc Boegly)

 Une grande scène de défilé de bovins accueille aujourd’hui le spectateur dans le hall d’entrée du Louxor. Cette frise, qui n’a jamais été reproduite dans les premières années de l’existence du cinéma, a par la suite été recouverte puis oubliée. Elle a été retrouvée au moment des travaux de rénovation du Louxor sous une couche de plâtre de remplissage, suite à une réfection ancienne des murs de cet espace au moment où les décors égyptiens avaient été supprimés, très certainement autour de 1930. Elle a fait en 2012 l’objet d’une restitution, car au moment de la dépose de l’ensemble en trois morceaux, il est apparu qu’il ne serait pas possible de pratiquer une restauration. Un sculpteur-restaurateur, Hervé Manis, a donc été chargé de recréer l’ensemble à partir de documents archéologiques qu’il a fallu rechercher.

Photo du tiers gauche dans l’état où l’ensemble a été retrouvé (photo Cartel Collections)

Il était évident, et tous les spécialistes l’avaient remarqué à l’époque de la rénovation, que l’ensemble est formé de deux scènes différentes, les deux scènes latérales d’une part, et la scène centrale d’autre part, qui n’ont rien à voir ensemble : style différent, et dimensions des personnages sans continuité. Comment cette frise a-t-elle donc été composée ?
L’ensemble regroupe en fait trois parties bien distinctes. A gauche, deux bouviers et un bovin, scène que l’on retrouve à l’identique à la droite de la frise. Et au centre, deux bovins avec deux bouviers, dont celui de tête est un nain.

La double scène des deux extrémités
J’ai pu retrouver facilement la scène des deux extrémités, qui est bien connue. L’original se trouve dans la tombe de Ptahhotep à Sakkarah, dans la nécropole de Memphis, la capitale de l’Ancien Empire. Ce mastaba D64, trouvé par Mariette vers 1850, date de la fin de la 5e dynastie (vers 2370 avant J.-C), et est composé de registres horizontaux tout à fait traditionnels (mur Est, série des registres de droite, partie du deuxième registre en partant du bas). Des serviteurs présentent des troupeaux à leur maître, avec une phrase en hiéroglyphes générique ici tronquée, car elle se continue avec la scène vers la gauche :
« Vois le tribut des étables du nôme [division administrative de l’Égypte ancienne] … ».

Mariette a pu voir ce bas-relief encore recouvert d’une délicate polychromie qui, depuis, a quasi totalement disparu (DR)

Relevé de la même scène, extrait du Manuel d’Archéologie égyptienne de Jacques Vandier

La scène aujourd’hui au Louxor, aux extrémités gauche et droite de la frise (photo AAM/Luc Boegly)

Les moulages en plâtre commercialisés par Alexandre Desachy
Mais il restait à trouver l’origine des modèles qui avaient servi à réaliser cette scène et la frise tout entière : s’agissait-il d’un livre, d’un relevé , d’un dessin, d’une photographie ? La réponse était beaucoup plus terre à terre : en effet, lorsque le Louxor a été construit, il est évident qu’un maximum d’argent a été consacré au décor extérieur en mosaïque, une technique coûteuse. En revanche, l’intérieur a été traité avec beaucoup plus de simplicité, avec surtout de la peinture au pochoir, et quelques éléments décoratifs en relief qu’il a fallu faire à l’économie. Et c’est là certainement que l’architecte Henri Zipcy s’est souvenu des moulages qui couvraient les murs de l’École des Beaux-Arts de Paris où il avait fait ses études. Et parmi ceux-ci figuraient des scènes moulées dans des tombes égyptiennes par une société privée dirigée par Alexandre Desachy, qui commercialisait à des prix abordables, avec l’aval de l’École, des tirages en plâtre. Dans le catalogue Desachy de 18811, on retrouve cette scène de gauche et de droite sous le numéro 2431, un peu plus complète puisqu’elle comporte une rangée verticale supplémentaire de hiéroglyphes à son extrémité droite.

Cette scène était d’ailleurs bien connue et prisée, et on la retrouve dans d’autres utilisations, comme par exemple dans l’exposition du « Monde souterrain » de l’exposition Universelle de Paris en 1900, que Zipcy a très bien pu visiter à l’époque. Le secteur égyptien de cette reconstitution située dans d’anciennes carrières de la colline du Trocadéro s’intitulait « le mastaba de Ti »2, mais en fait était réalisé à partir d’éléments disparates dont la plus grande partie venait des moulages commercialisés par Desachy, en mélangeant d’autres scènes comme celle qui venait du mastaba de Ptahhotep.

Une des salles du tombeau de Ti (Monde souterrain de l’Exposition Universelle de 1900), avec en haut à gauche le même moulage d’une scène de la tombe de Ptahhotep qu’au Louxor.

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Quand le Louxor inspire des photographes

Une exposition, qui vient de se tenir du 1er au 4 février 2018 au Salon d’artisanat et des métiers d’art, salle Olympe de Gouges (Paris XIe), avait pour thème : L’Égypte à Paris. Vaste sujet, qui va de l’architecture aux décors de façades, des hôtels particuliers aux tombes dans les cimetières, et bien sûr de l’obélisque de Louxor au cinéma Louxor.

Invitée d’honneur de ce Salon, l’association Photographes Parisiens, animée par son président Daniel Botti, œuvre depuis vingt et un ans pour la défense de la photographie argentique noir et blanc et de son patrimoine, en présentant des expositions, afin de montrer le travail de prise de vue, de laboratoire et de finition à tous les publics passionnés.
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Le cinéma Splendid de Varsovie

Notre tour du monde des cinémas décorés à l’égyptienne se poursuit avec le cinéma Splendid de Varsovie. Intégré dans une galerie commerciale, sans façade sur la rue et donc sans décor extérieur particulier, il frappait d’autant plus ses spectateurs qui se trouvaient transportés d’un coup – dès qu’ils pénétraient dans la salle – dans le monde merveilleux de l’Égypte antique.

La galerie Luxenburg à Varsovie en 1939 (carte postale)

Une galerie commerciale à la mode
C’est en 1907 que commencèrent les travaux d’une monumentale galerie marchande de 110 mètres de long, commanditée par l’entrepreneur Maksymiliana Luxenburga (Maximilian Luxenburg), dont elle allait porter le nom : la galerie Luxenburg. Les travaux durent trois ans, et dès l’ouverture le lieu connaît un grand succès populaire. Les Varsoviens aiment à se promener sous la verrière bleutée qui donne un éclairage plus italien à un ciel souvent gris. Un hôtel immense, le plus grand de la capitale (plus de 700 chambres), y occupe un large espace ; on y trouve aussi de nombreux magasins, un restaurant et un bar. Mais il ne s’agit en fait que d’une petite partie d’un projet gigantesque de galerie commerciale qui aurait dépassé en taille et en élégance celle de Milan. Une autre tranche d’agrandissement, qui allait être lancée, est arrêtée par le déclenchement de la guerre de 1914-18.

Les travaux ne reprennent qu’en 1920, époque de grand développement des salles de cinéma. On comprend tout l’intérêt que pouvait représenter, en termes d’attractivité réciproque, une grande salle de cinéma dans cette galerie, venant compléter l’offre culturelle du célèbre cabaret voisin Qui Pro Quo (dirigé par Julian Tuwim et Marian Hemar de 1919 à 1930, avant de devenir un théâtre). La décision prise aussitôt, les travaux de gros œuvre se déroulent de 1920 à 1922, mais l’exécution du décor intérieur va prendre deux années supplémentaires, jusqu’à la fin de l’année 1924. On peut se demander si cet important retard n’est pas dû à la découverte de la tombe de Toutankhamon, à la fin de l’année 1922, qui aurait réorienté vers le domaine égyptien un programme décoratif initialement plus sage.

La salle du Spendid de Varsovie vue depuis l’orchestre, au pied de l’écran (1925) © DR

Une grande salle spectaculaire
En janvier 1925, les premiers spectateurs ont donc la surprise de découvrir un cinéma qui les immerge dans l’Antiquité égyptienne alors tout particulièrement à la mode. Aucun document ne permet de savoir, jusqu’à présent, si les accès et foyers étaient égyptisants, mais la salle elle-même a bénéficié d’une décoration pharaonique aussi originale qu’inhabituelle. Plus vaste et surtout plus large que celle du Louxor, elle avait également deux balcons, et pouvait accueillir 2 000 spectateurs. Sans être exactement « atmosphérique », elle offrait comme première attraction un ciel étoilé mouvant et scintillant situé à 18 mètres de haut, participant du décor particulier du lieu.

On ne connaît l’intérieur que grâce à quelques rares photographies, dont deux vues générales qui, comme pour le Louxor, ont été publiées dans la presse à l’époque de l’ouverture de la salle, et permettent de comprendre sa structure. Vu le nombre de spectateurs, dont la plus grande partie se trouvait à l’orchestre, quatre larges portes « égyptiennes » occupaient chacun des deux côtés latéraux, et plusieurs autres portes complétaient au fond ce système de circulation. Au premier balcon, une porte identique, légèrement plus basse, permettait d’accéder de même de chaque côté. Quant à celles du second balcon, elles étaient sans décor, montrant bien qu’on était là au niveau des places les moins chères. C’est dans cette salle qu’a été donnée à Varsovie la première projection du Chanteur de Jazz, film sonore et parlant (1927).

Égyptomanie et archéologie
La spectaculaire évocation de l’Égypte antique visible dans la salle de ce cinéma mêlait sur les murs des éléments architecturaux et des peintures. Elle a été réalisée par Kononowicz, avec le peintre Robakiem (Robak) et les sculpteurs Jasińskim (Jasiński), Władysławem Marcinkowskim (Wladyslaw Marcinkowski) et Mieczysławem Lubelskim (Mieczysław Lubelski).

[ De nombreux termes du vocabulaire égyptologique (corniche à gorge, tore, etc.)sont expliqués dans notre article Les décors du Louxor pour les nuls.]

Chacun des deux murs latéraux était divisé en quatre espaces verticaux (dont celui du fond correspondant à la profondeur des balcons et donc non décoré), chacun séparé par deux colonnes palmiformes engagées, ce qui en fait six au total de chaque côté, plus deux d’angle côté écran. Ces colonnes étaient surmontées d’un élément de corniche à gorge et d’une tête hathorique du type de celles qui décoraient le grand hall jubilaire d’Osorkon II, à Boubastis (Osorkon II était un pharaon de la XXIIe dynastie, 874-850 avant J.-C., œuvre usurpée du Moyen Empire, musée du Louvre).

Conférence de l’homme politique Józef Piłsudski au Splendid de Varsovie, en 1925, intitulée « Psychologie du prisonnier ». La scène et l’écran se trouvent sur la gauche de la photo © DR

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Paris-Kaposvár

Un cousin du Louxor en Hongrie

Dans le cadre de son travail de recherches pour l’ouvrage sur les cinémas à l’égyptienne dans le monde actuellement en préparation, Jean-Marcel Humbert a découvert un blog présentant un cinéma hongrois, le « Palais Culturel Arc-en-ciel » à Kaposvár, dont la renommée n’était pas encore parvenue jusqu’à nous. Mais la plus grande surprise a été de constater que ce blog, qui présente l’histoire du « Palais Culturel Arc-en-ciel » et celle de sa rénovation, fait dans un de ses chapitres un parallèle avec l’histoire du Louxor parisien et sa rénovation, avec une photo unissant deux de leurs décors, et un lien vers notre site… Juste retour des choses, Jean-Marcel Humbert vous présente maintenant l’essentiel des informations données par ce remarquable site Internet rédigé par Katalin Molnár et Krisztina L. Balogh.

La parenté avec son cousin parisien Louxor, affichée par le site Internet du cinéma hongrois égyptisant de Kaposvár ©DR

Le cinéma « Palais Culturel Arc-en-ciel »

Kaposvár est la capitale du comté Somogy en Hongrie. C’est une ville universitaire, qui a toujours été la capitale culturelle de la région. Elle est située à environ 185 km de Budapest, sur le fleuve Kapos, et compte environ 75 000 habitants. Le cinéma « Palais Culturel Arc-en-ciel » y a été conçu à partir de 1925 par l’architecte József Lamping, dans un style sécessionniste tardif, puis construit en 1927-1928. Il mêle en effet des tendances à la fois art nouveau et art déco, ce dernier style étant fort rare en Hongrie. C’est dans un quartier stratégique qui comprenait une gare, un marché et un parc public qu’il fut décidé de construire ce nouveau cinéma, à l’issue d’une importante période de rénovation de la ville qui vit l’ouverture de nombreuses nouvelles rues entre 1900 et 1910.

Le cinéma de Kaposvár peu après sa construction, par l’architecte József Lamping (1881-1939) © DR

Le « Cinéma de la Ville » a ouvert au public le 7 septembre 1928. La veille, pour l’inauguration, toutes les classes de la société étaient représentées. La cérémonie aurait pu mal se dérouler, car le projectionniste expérimenté du cinéma Apollo, qui avait été engagé, mourut le matin même. On fit en sorte que le public ne s’aperçoive de rien, et la projection inaugurale du film muet d’Alexander Korda, The Yellow Lily (1928), avec notamment Billie Dove et Clive Brook, se déroula pour le mieux. Le cinéma était lancé et devint le rendez-vous obligé de toute la population. Dès le 20 février 1931 était projeté le premier film sonore et parlant, Le Chanteur de Jazz, premier du genre à avoir été montré en Hongrie, comme dans beaucoup d’autres pays.

L’intérieur de la salle après sa récente rénovation (2010) © Photo Kováts Dávid

L’extérieur du bâtiment a plutôt surpris, et a été l’objet de critiques, notamment sur son manque de hauteur. Mais l’intérieur, spacieux et pimpant, a recueilli tous les suffrages, car il comportait un véritable foyer, d’importants dégagements et des escaliers adaptés. Les décors de colonnes, le vitrail de l’entrée, particulièrement coloré, et le décor égyptien du foyer et de la salle ajoutaient une note exotique. L’ensemble a été réalisé par des entreprises et des artistes locaux, fiers de leur travail et reconnus pour cela.

L’intérieur de la salle après sa récente rénovation (2010) © Photo Kováts Dávid

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Salles de cinéma entre « Louxor » et « Luxor »

Des archives récemment redécouvertes, qui feront sur ce site l’objet d’articles à venir, montrent que le nom du « Louxor » qui nous est familier aurait fort bien pu être tout autre. L’architecte Cazalières qui réalise en mars 1919, avant Zipcy, les premiers plans connus du cinéma, les intitule « Cinéma Magenta » ou « Cinéma Bld Magenta ». L’année suivante, alors que le chantier commence et jusqu’en août 1920, figure également « Cinéma Silberberg », du nom du propriétaire. Noms de code ? Pourtant, le nom actuel était alors déjà fixé, puisqu’il figure sur la demande de permis de construire du 5 janvier 1920. Un nom qui va rester unique dans le monde, puisque partout ailleurs, c’est sa graphie en langue anglaise – Luxor – qui va l’emporter, au point que même Tintin et le capitaine Haddock fréquentent – par la magie d’un dessin d’Harry Edwood – un « Luxor » orthographié à l’anglaise tel qu’il l’était à Bruxelles.

Dessin d’Harry Edwood, d’après Hergé (DR)

Dessin d’Harry Edwood, d’après Hergé (DR)

Jusqu’à présent, l’origine du nom « Louxor » pour le cinéma de Barbès, et du choix de ce nom n’a pas encore été élucidée. Mais si l’on ignore qui l’a proposé et quelle en était la raison, on ne peut ignorer que les décors extérieurs et intérieurs de la salle sont directement liés à l’antiquité égyptienne et à un site archéologique prestigieux. La ville égyptienne de Louxor (ou Louqsor, ou encore Louksor), ne semble pas avoir tiré son nom de l’antiquité égyptienne, mais plutôt du mot arabe Al-‘Uqsur, El-Aksur ou Al-Kousour, qui voulait dire « le château ». Les avis divergent entre une forteresse romaine encore visible au VIIe siècle et alors ainsi nommée par les conquérants arabes, et tout simplement les ruines des temples antiques (« les châteaux »). Le nom est resté depuis, désignant à la fois une partie des temples antiques et la ville moderne. Rien à voir donc avec l’art cinématographique, mais le nom était suffisamment évocateur d’un ailleurs, d’un exotisme sous-jacent, pour donner à rêver avant même que ne commence la projection des films. Il fut donc choisi comme nom pour des salles de cinéma à travers le monde.

Le temple d’Amon à Louxor (carte postale, collection Jean-Marcel Humbert)

Le temple d’Amon à Louxor (carte postale, collection Jean-Marcel Humbert)

En France, d’autres salles de cinéma portent le même nom, mais orthographié Luxor. Un tel choix implique-t-il obligatoirement une relation avec le domaine égyptien ? Il peut en effet faire penser à bien d’autres choses. Et tout d’abord au luxe d’une salle prestigieuse, toute faite d’or, ou au moins dorée… et donc constituer une accroche efficace pour une salle de spectacle. Des marques commerciales nombreuses et diverses ont joué avec ce possible jeu de mots, et il y a d’ailleurs des cinémas qui s’appellent Lux (par exemple à Caen, 1960) ou Luxe. Mais il ne faut pas oublier non plus que lux désigne en latin la lumière (Fiat lux et facta est luxQue la lumière soit, et la lumière fut, locution latine au début de la Genèse) mais aussi le flux lumineux et son éclairement dont il désigne l’unité de mesure. Car cette lumière constitue la composante fondamentale de tout spectacle cinématographique, que ce soit pour l’illumination de la façade, de la salle elle-même ou de la projection, au point que sans lumière, celui-ci ne pourrait avoir lieu. Une célèbre marque d’ampoules électriques s’appelait d’ailleurs Luxor.

Buvard publicitaire pour les lampes Luxor, vers 1950 (collection Jean-Marcel Humbert)

Buvard publicitaire pour les lampes Luxor, vers 1950 (collection Jean-Marcel Humbert)

Est-ce à dire que tous les cinémas Luxor auraient ainsi coupé tout lien avec l’antiquité égyptienne et l’égyptomanie ? C’est loin d’être toujours le cas, mais il n’est guère facile de tirer des conclusions précises de documents archivistiques le plus souvent lacunaires. D’autant plus que ce nom de Luxor n’est parfois utilisé qu’un moment pour une salle donnée, au hasard des changements de propriétaires ou de chaînes d’exploitation, et là aussi il est difficile de connaître les raisons du choix de ce nom. En tous cas, on ne peut que constater la popularité de ce nom, au point qu’une publicité américaine de 1930 pour les automobiles Buick utilise en décor un petit cinéma Luxor en tant qu’archétype du genre.

Publicité Buick, 1930 (collection Jean-Marcel Humbert)

Publicité Buick, 1930 (collection Jean-Marcel Humbert)

Les cinémas Luxor à décor égyptien

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