Travaux du Louxor
Une étape décisive
Le projet de réhabilitation du Louxor mené par l’architecte Philippe Pumain vient de franchir une nouvelle étape. Nous apprenons avec satisfaction que le permis de construire a été délivré le 8 janvier 2010. Rappelons que l’appel d’offres d’entreprises avait été publié le 26 septembre 2009 et la remise des offres fixée au 24 novembre 2009. Nous donnerons régulièrement des informations sur le déroulement du chantier.

Permis de construire : 8 janvier 2010
Publié dans Le projet Louxor en janvier 2010
Le Carlton d’Islington
Un ancien cinéma londonien acheté par une église évangélique
Egyptomanie et cinéma ont souvent fait bon ménage, Jean-Marcel Humbert nous l’a rappelé lors de sa conférence du 8 septembre. Un de nos adhérents, Bernard Meyre, a rapporté d’un voyage à Londres une série de photos de l’ancien Carlton d’Islington, à la périphérie de Londres, cinéma égyptisant de 1930 qui devrait être réhabilité.
Dans les années 20, à Londres comme dans le reste de l’Europe et outre Atlantique, les architectes et décorateurs de cinémas se plaisaient à utiliser des thèmes exotiques : décors chinois, mauresques, gréco-romains, égyptiens. Entre 1928 et 1930, quatre cinémas égyptisants furent ainsi construits à Londres1 : le Luxor à Twickenham, l’Astoria à Streatham, et deux Carlton, l’un à Upton Park , l’autre (qui nous intéresse aujourd’hui) à Islington.

Vue générale du Carlton d'Islington (novembre 2009)
Ces grands cinémas (2248 places pour le Carlton d’Islington, près de 3000 pour l’Astoria de Streatham) associaient le luxe « pharaonique » à l’utilisation des dernières technologies en matière de chauffage et d’aération, de matériel de projection et de sonorisation, dans un souci affiché de rivaliser avec les grands cinémas du centre de Londres. Les habitants des quartiers périphériques devaient eux aussi pouvoir rêver dans des « palais du cinéma ».
Les deux Carlton furent construits par George Coles (1884–1963), architecte renommé pour les très nombreux cinémas Art Déco qu’il édifia dans les années 20 et 30, notamment pour Oscar Deutsch, fondateur de la chaine des salles Odeon en Grande Bretagne qui en comptait 250 en 1937.
Contrairement au Carlton d’Upton Park, créé à partir d’un bâtiment préexistant (en l’occurrence une école), le Carlton d’Islington, comme le Louxor parisien, fut conçu dès le départ pour être un cinéma. Il ouvrit ses portes en 1930 avec le film Welcome Danger avec Harold Lloyd, un des tous premiers films (partiellement) parlants.

Fenêtre du Carlton
Si la façade du Louxor parisien est remarquable par son décor de mosaïques, celle du Carlton d’Islington se caractérise par ses carreaux de céramiques. Colonnes papyriformes, corniche à gorge, riche décor de fleurs de lotus dans la frise qui court au-dessus de la marquise : les photos montrent que ce bel exemple de style égyptisant Art-Deco a été préservé.
L’intérieur, actuellement très dégradé, était somptueux (nombreuses photos sur Internet2) mais plus éclectique, avec une salle dans le style dit « Renaissance française » (nous dirions plutôt néo-classique) et des touches égyptisantes dans le hall d’entrée. L’édifice protégé est inscrit dans la catégorie English Heritage Grade II*3.

Colonnes et pilastres papyriformes
Seul rescapé
Le Carlton d’Upton Park a été éventré par une bombe en 1945, l’Astoria a subi de très lourdes transformations et l’intérieur égyptisant a disparu, le Luxor a été démoli en 1985. Des quatre cinémas égyptisants construits dans la banlieue londonienne entre 1928 et 1930, le Carlton d’Islington est le seul à avoir survécu. Non sans avoir subi divers avatars.
Après le cinéma et le bingo, une église ? un lieu polyvalent ?
Exploité par l’Associated British Cinemas à partir de 1935, puis rebaptisé ABC en 1962, il cessa son activité le 5 août 1972 avec une comédie de Harry Booth, Mutiny on the buses, basée sur une sitcom très populaire à la télévision..
Converti en club de bingo (Mecca Bingo Hall), jeu de hasard dérivé du loto et extrêmement populaire en Grande Bretagne, il survécut pendant de longues années sans que des travaux de modernisation et réhabilitation soient entrepris, puis il ferma définitivement ses portes en mars 2007. Deux mois plus tard, en mai 2007, l’intérieur subit de graves dégradations : selon le journal local The Islington Gazette du 24 mai 2007, il fut vandalisé (sièges et autre mobilier arrachés, murs tagués, bris de glace, etc.) lors d’une rave party de vingt-quatre heures qui aurait mal tourné.
Il a été racheté en 2009 par une église évangélique de création récente, « Resurrection Manifestations ». Un projet de réhabilitation existe qui a fait l’objet d’une campagne de communication de l’église elle-même en direction des habitants et d’une exposition publique. Il doit être soumis au conseil municipal d’Islington.

Campagne de communication de "Resurrection Manifestations" auprès des habitants
L’Islington Gazette du 17 septembre 2009 nous apprend que le bâtiment réhabilité ne servirait de lieu de culte que deux ou trois soirs par semaine et serait utilisé le reste du temps pour des manifestations sans lien avec cette église (conférences, centre communautaire, premières cinématographiques). Il ne porterait d’ailleurs pas le nom de cette église, selon les responsables de « Resurrection Manifestations », qui affirment par ailleurs avoir le soutien des services du patrimoine (English Heritage).
La façade serait restaurée ainsi que la salle de spectacle et le salon de thé. Une salle de banquet de 520 places serait créée en sous-sol et le projet prévoit aussi la construction d’un immeuble résidentiel de sept étages à l’arrière du bâtiment afin de rentabiliser l’opération !
La réhabilitation comprend naturellement la mise aux normes du bâtiment (sécurité, accessibilité, etc.) et son désamiantage (qui a déjà été effectué). Le projet est estimé à 18 millions de livres qui viennent s’ajouter aux 5 millions du prix d’acquisition. Selon le trésorier de cette église, cité par l’Islington Gazette du 17 septembre 2009, les responsables, de « Resurrection Manifestations » souhaitent que le bâtiment soit prêt pour 2012, année olympique dont ils espèrent des retombées économiques.
Le Carlton : un exemple parmi d’autres
Notons qu’en Angleterre d’autres cinémas classés ont déjà été rachetés par des églises évangéliques. L’Astoria Theatre de Finsbury Park, à Londres, a été repris en 1995 par une église basée au Brésil (« The United Church of the Kingdom of God »). Toujours à Londres, cette même église est propriétaire du Grange Cinema ( sur Kilburn High Road) devenu lieu de culte. L’UCKG a également acquis en 2003 le cinéma EMD de Walthamstow (1930). Mais le conseil municipal a refusé le projet proposé et le lieu est fermé depuis cinq ans. Cette église ne désarme pas et a formulé fin 2009 une nouvelle demande qui doit être examinée. La mobilisation des habitants contre le projet de cette église continue. Le site http://www.mcguffin.info/ donne les dernières informations. Le superbe Gaumont State (1937) de Kilburn High Road, qui possède encore un orgue Wurlitzer, a été acheté par l’église « Ruach Inspirational Church of God » pour le transformer en lieu de culte. Citons aussi le cinema ABC (ancien Savoy, construit en1936) de Northampton, acheté par la Jesus Army et devenu après réhabilitation le Jesus Centre.
Un autre cinéma du quartier de Crystal Palace (25 Church Road), devenu d’abord club de bingo, le Gala Bingo Hall a été acheté par une autre église évangélique (Kingsway International Christian Centre) en dépit de l’offre concurrente de la chaine de cinéma indépendante City Screens. Mais les protestations sont vives et les autorités locales viennent de refuser le changement d’affectation du lieu. Donc rien n’est encore joué.
On le voit, ces rachats par des églises ne vont pas sans poser problème et sont parfois objet de polémique. Certes, ces bâtiments sont tirés de l’abandon et restaurés par leurs repreneurs (les autorités municipales, ainsi déchargées d’un fardeau, ne voient pas d’un mauvais œil de telles opérations !) mais à quelles conditions ? Si ces bâtiments sont transformés pour devenir exclusivement des lieux de culte, non seulement ils n’ont plus aucune chance de redevenir des cinémas mais le public (autre que les adeptes de ces églises) se retrouve exclu de ces lieux réhabilités qui ont pourtant marqué tout un quartier de leur empreinte.
Annie Musitelli
1. Chris Elliot, Katherine Griffis-Greenberg et Richard Lunn, «Egypt in London– Entertainment and commerce in the 20th metropolis», Jean-Marcel Humbert et Clifford Price, Imhotep today : Egyptianising architecture, UCL Press, 2003, chapitre 6.
2. Voir notamment les photos des sites de la Cinema Theatre Association et de Cinema treasures (qui donne d’autres liens) .
3. Les bâtiments sont classés par English Heritage selon trois catégories : Grade I (intérêt exceptionnel), Grade II* et Grade II.
Publié dans Cinéma en janvier 2010
Au temps du muet I.
Un programme du Louxor en 1924
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On ne sait pas toujours que, comme les théâtres, certains cinémas éditaient eux-aussi leur propre brochure, support d’information et de publicité. Nous vous présentons ici un beau programme datant de 1924.

Programme de la semaine du 12 au 18 septembre 1924
Le Louxor a été inauguré, à un mois près (6 octobre 1921), trois années plus tôt. C’est un cinéma prestigieux, dont Lutetia, le groupe auquel il appartenait alors, soigne l’image : en témoigne la qualité du programme qu’ont bien voulu nous confier M. et Mme Guérin, habitants du 18e arrondissement et collectionneurs infatigables de documents et cartes postales.
Il s’agit d’un programme de 17 pages, presque une petite revue (notre actuel format A5), qui s’intitule d’ailleurs significativement « programme journal », dont la belle couverture encadre de motifs égyptisants la photo du bâtiment (prise en 1924, puisque l’affiche est celle du film Les Yeux de l’âme, Os Olhos da Alma, drame tourné en 1923 au Portugal par Roger Lion et sorti sur les écrans parisiens le 18 Janvier 1924).
Les pages intérieures entourent de frises et d’images diverses les différents textes et les « réclames ».
Semaine du 12 au 18 septembre 1924
Si le programme précise la semaine (12 au 18 septembre), l’année n’est pas mentionnée mais on peut la déduire des films présentés : La Galerie des Monstres et Le Chiffonnier de Paris, ce dernier annoncé pour la semaine suivante, sont sortis en 1924, et, cette année-là, le 12 septembre est bien un vendredi.
Comment se déroulait une séance de cinéma en cet automne 1924 ?
D’abord, elle ne comportait pas qu’un seul film : cette semaine-là, par exemple, deux films étaient proposés au spectateur. Non seulement un orchestre (« Chef d’orchestre : M. Marius Kowalski ») accompagnait l’ensemble, et, comme au théâtre, un entr’acte séparait les deux parties du spectacle, mais aux actualités Pathé (« Pathé-Journal ») et au documentaire, qui vont survivre à l’époque du muet, s’ajoutaient diverses attractions (ici un spectacle d’ « ombres spirites »).

Le programme de la soirée
Les deux films au programme
Le premier film, Baruch (Das alte Gesetz), présenté dans le programme comme un « curieux film de mœurs israélites », a été réalisé en 1923 par Ewald André Dupont, réalisateur allemand né en 1891, à qui l’on doit notamment Variété (1925) avec Emil Jannings et Moulin Rouge (1928). Il s’installa définitivement à Hollywood en 1933.
Baruch, dont les rôles principaux sont tenus par Henny Porten, star du cinéma muet en Allemagne, Ernst Deutsch et Julius Brandt, est une adaptation par le scénariste Paul Reno des mémoires de Heinrich Laube, directeur du Burgtheater de Vienne de 1849 à 1867. On retrouvera quatre ans plus tard, dans le très célèbre Chanteur de jazz, la même histoire : celle d’un jeune héros déchiré entre sa vocation artistique et l’attachement à son identité religieuse et culturelle. Baruch a été projeté au festival de Pordenone en octobre 2007.

Page 9 : résumé du film Baruch
Ensuite, après une prestation musicale et un spectacle d’ombres, le spectateur avait droit au second film : cette semaine, La Galerie des Monstres.

Affiche du film ( Ne figure pas dans la brochure. Source : cinemotions.com)
C’est en Espagne que fut tournée La Galerie des Monstres (La Barraca de los monstruos ), film de Jacque-Catelain (1897-1965), qui avant d’être réalisateur, était un acteur très populaire au physique de jeune premier et qui collabora régulièrement avec Marcel L’Herbier. Il joue d’ailleurs dans son film en compagnie de Loïs Moran, Jean Murat, Claire Prelia et Lili Samuel. Le programme nous fournit une idée de l’intrigue mélodramatique due aux auteurs et scénaristes Eric Allatine (d’après son roman) et Renzo (pour l’adaptation espagnole).

Résumé du film. On note une erreur d'impression : les pages 12 et 13 sont inversées.
Le Chiffonnier de Paris, sorti le 29 avril 1924, est annoncé pour la semaine suivante. Vous pouvez lire sur notre site l’article consacré à ce film, « Les métamorphoses du Chiffonnier de Paris ».
Les autres rubriques
On trouve aussi dans ce « programme journal » divers échos de la vie cinématographique, et plus généralement artistique, du moment.
Nous apprenons ainsi la fermeture des cinémas de Boulogne-sur-Mer en raison d’une exploitation déficitaire imputée à une taxe municipale. « Dans le but de protester contre cette taxe abusive », précise le texte, « les directeurs boulonnais ont organisé le 23 juin, sous les auspices du Syndicat des directeurs de Cinémas, une séance exceptionnelle “Cinéma et Conférence” au cours de laquelle M. Jean Chataigner, vice-président du groupe interparlementaire de défense du cinéma a pris la parole. [.…] Les amateurs y assistèrent nombreux ». Avant d’aborder le problème de la taxe, on projette un documentaire sur Madagascar, puis M. Chataigner « retrace à grands traits les progrès du cinéma, insiste sur le rôle joué pendant la guerre et montre celui que le cinéma est appelé à jouer dans l’avenir comme moyen de propagande, d’éducation et de liaison entre les peuples ».
Le programme s’intéresse aussi, alors qu’elles ne figurent pas dans les films annoncés, à deux grandes vedettes féminines d’alors : Pola Negri, dont il publie la photo, et Lilian Gish, dont il offre, en près de cinq pages, une biographie.

Programme pages 2 et 3
La publicité
Le programme de septembre 1924 comporte un grand nombre d’annonces publicitaires, parmi lesquelles on ne s’étonnera pas de trouver celle pour les fameux esquimaux :

Publicité
Mais on y trouve aussi des publicités pour les produits ou établissements les plus variés, dont le format va de quelques lignes en bas de page à la page entière de réclames pour les commerçants du quartier : on apprend au passage qu’au 157 boulevard de Magenta (emplacement de l’actuel Crédit Lyonnais), le Café des Sports proposait entre autres des « ghogs [sic]américains de la maison Cusenier » … Certaines d’entre elles sont même illustrées :

programme pages 8 et 11
La plus belle de ces annonces publicitaires célèbre, au verso de la couverture du programme, les Galeries Dufayel, sur lesquelles nous publierons aussi bientôt une étude, immense magasin dont la façade boulevard Barbès correspond aujourd’hui à la BNP, la Grande Récré et Virgin, et dont on peut toujours admirer, au 26 de la rue de Clignancourt, la magnifique entrée surmontée d’un bas relief représentant « Le Progrès entraînant dans sa course le Commerce et l’Industrie ». Elles abritaient depuis 1896 le cinématographe Lumière. Naturellement, quelques annonces sont directement liées à l’industrie cinématographique, comme la liste des établissements Lutetia, une publicité pour une revue de cinéma ou une autre encore pour un music-hall, l’Empire, inauguré en 1897, mais qui venait d’être entièrement reconstruit (démoli après l’explosion de 2005, il est aujourd’hui remplacé par un hôtel).

Magasins Dufayel (verso de la couverture) et Salle Empire page 18
Nicole Jacques-Lefèvre et Annie Musitelli
Publié dans Histoire du Louxor en décembre 2009
Au temps du muet II.
Les métamorphoses du Chiffonnier de Paris
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Le programme du Louxor de la semaine du 12 au 18 septembre 1924 ( « Le Louxor au temps du muet I » ) annonçait en page centrale la projection, pour la semaine suivante, du film Le Chiffonnier de Paris. Il était sorti en salle le 29 avril 1924 : c’était donc un film récent.

La projection du "Chiffonnier de Paris" est annoncée en bas à gauche
Ce film muet, produit par Albatros, et qui durait 95 minutes, était écrit et réalisé par Serge Nadejdine. Les acteurs étaient Nicolas Koline (et non Holine, comme l’indique par erreur le programme), Hélène Darly, René Maupré, Francine Mussey et Paul Olivier. Si l’on se réfère à quelques sites Internet, l’histoire peut ainsi se résumer :
Par une nuit lugubre sur les quais déserts de Paris, le père Jean, chiffonnier de son état, est témoin d’un crime. L’assassin réussit à s’enfuir et la victime ayant imploré Jean qu’on s’occupe de sa fille Marie, celui-ci assume cette charge. Vingt ans plus tard, en 1846, Marie est couturière et se laisse entraîner au bal avec la toilette qu’elle vient de terminer pour la fille du Baron Hoffmann. Elle y fait la connaissance du bel Henri Berville… Marie et son père adoptif seront mêlés à une sombre histoire fomentée par un baron véreux…
Le film porte en sous-titre : « Tableaux de la vie parisienne sous Louis-Philippe ».
Du théâtre au roman feuilleton ….
Pour mieux comprendre la signification de ce sous-titre, il faut savoir qu’avant de devenir le scénario du film de Nadejdine, cette histoire mélodramatique avait eu une destinée complexe, et connu quelques métamorphoses.
Le Chiffonnier de Paris fut d’abord en effet un drame en cinq actes et un prologue (12 tableaux) écrit par Félix Pyat (1810-1889), sur une musique de M. Pilati. Il fut édité dans la « Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2e série », chez Michel Lévy, en 1847, un volume in-16 de 82 pages, où l’on trouve cette liste des personnages :

Félix Pyat était un dramaturge révolutionnaire, ami des fouriéristes et du romancier Eugène Sue. D’abord engagé dans le journalisme républicain, il écrivit de nombreuses pièces qui subirent les foudres de la censure. Député de gauche à l’Assemblée constituante de 1848, il connaîtra en 1849 puis sous Napoléon III l’exil londonien, et fera partie en 1871 du Conseil de la Commune. Son « mélodrame socialiste et utopiste » (O. Krakovitch) fut créé au Théâtre de la Porte Saint-Martin, le 11 mai 1847. S’insérant « de plain-pied dans les mouvements sociaux de la fin du siècle » (J.-M. Thomasseau), il eut un énorme succès. Frédérick Lemaître (1800-1876), l’un des plus célèbres acteurs du Boulevard du Crime, y jouait le héros, un chiffonnier justicier et contempteur du monde de la finance, et qui apparaissait comme une figure magnifiée du peuple. Le baron Hoffmann est lui aussi représenté comme un chiffonnier, le meurtrier du début de la pièce, métamorphosé ensuite en aristocrate qui, grâce à « l’argent volé sur le corps de sa victime, a rebâti sa fortune, symbole du capitalisme sans cesse renaissant sur la sueur et le sang des ouvriers parisiens » (O. Krakovitch). Il sera grâce au père Jean dévoilé et arrêté dans les dernières répliques.
On a même pu dire que Le Chiffonnier de Paris avait été l’une des causes des journées de février. Toujours est-il que, « deux jours après le triomphe de la Révolution, le 26 février 1848, une représentation gratuite » en est offerte pour « célébrer la chute de Louis-Philippe et la proclamation de la IIe République » (G. Sabatier). L’auteur et son acteur décident alors d’ajouter une couronne royale dans les détritus que le père Jean déversait de sa hotte devant les spectateurs, lors de son monologue :
« C’est peu de chose que Paris vu dans la hotte d’un chiffonnier. […] L’amour, la gloire, la puissance, la richesse, à la hotte ! à la hotte !. toutes les épluchures !… Tout y vient, tout y tient, tout y tombe… tout est chiffon, haillon, tesson,chausson, guenillon !… »
Ce mélodrame, où l’on peut lire une véritable épopée symbolique du peuple, est interdit sous le Second Empire et la IIIe République jusqu’à l’amnistie des Communards en 1880. Devenu un véritable mythe révolutionnaire, il sera joué pour venir en aide aux mineurs grévistes de Decazeville et Vierzon (1886), puis au théâtre du Château-d’eau, devant plus de 3000 personnes selon Le Cri du Peuple, au profit des familles des victimes stéphanoises d’un coup de grisou (1887).
La pièce sera, en 1886-1887, transformée par son auteur en roman-feuilleton, avec l’aide de Michel Morphy, spécialiste de l’écriture de ce genre littéraire, et publiée d’abord dans Le Radical, puis dans Le Cri du Peuple. Enfin, après la rupture entre les deux auteurs, c’est sous forme d’un roman populaire que Le Chiffonnier de Paris sera publié en 1892, en deux versions différentes. Un volume d’une centaine de pages, sous la double signature de Pyat et Morphy, paraît aux éditions E. Bouvier : les auteurs s’y sont contentés de développer la trame dramatique de la pièce. En revanche, sous sa seule signature, Félix Pyat, dans un volume de 924 pages largement illustré publié aux éditions Fayard, ajoute à la trame première de nombreux personnages et ses « péripéties politiques lors de son exil londonien » (G. Sabatier). Le père Jean y meurt sur les barricades de l’insurrection de 1848, et un personnage y est inspiré par Louise Michel, la « vierge rouge », qui prononcera un émouvant discours lors des funérailles de Pyat.
Le Chiffonnier de Paris sera souvent réédité dans ses deux versions.

Le chiffonnier de Paris, réédition de 1923
Et enfin, le cinéma …
Enfin, dernier avatar avant la version présentée au Louxor, un premier film, sorti le 18 juillet 1913, est réalisé par Émile Chautard, avec Edmond Duquesne, Renée Sylvaire, Louis Paglieri, et René Maupré, qui jouera de nouveau dans le film de 1924.
Le Chiffonnier de Paris de Nadejdine a fait l’objet d’une numérisation par la Cinémathèque française (DVD n° 2253). Baruch, nous l’avons dit, a été projeté en 2007 au festival de Pordenone. Rêvons un peu : pourquoi, dans le Louxor rénové, l’une des trois salles ne projetterait-elle pas de temps en temps, sous forme par exemple de festivals, quelques-uns des films muets puis parlants qui firent les beaux jours des premiers temps de ce cinéma, et qui ont été conservés ? On saurait alors si la version réalisée par Nadejdine du Chiffonnier de Paris a respecté la signification sociale du drame et du roman de Félix Pyat…
Nicole Jacques-Lefèvre
Bibliographie
Odile Krakovitch, « Paris sur scène au XIXe siècle, Mythe ou décor ? », Sociétés & Représentations 2004/1, n° 17, p. 195-210.
Guy Sabatier, « Une exception à la règle, Le Chiffonnier de Paris de Félix Pyat : du mélodrame au roman-feuilleton », Du roman au théâtre : les adaptations théâtrales au XIXe siècle, textes réunis par Jean-Louis Cabanès et Anne-Simone Dufief, RITM, Université Paris X-Nanterre, 1991, p. 91-111.
Jean-Marie Thomasseau, « Théâtre et roman populaire ou les fils entremêlés de l’écheveau », Théâtre et roman populaire, Le Rocambole n° 20, 2002, p. 11-15.
Publié dans Histoire du Louxor en décembre 2009
Egyptomanie
Les mille et un visages de l’égyptomanie
Avec son décor de mosaïques multicolores, la façade du Louxor ( 1920-21 ) est un magnifique témoin du goût égyptisant qui régnait dans ces années là, notamment dans la décoration fastueuse des salles de cinéma.
Personne n’était mieux qualifié que Jean-Marcel Humbert, conservateur du patrimoine et spécialiste incontesté de l’égyptomanie, pour nous aider à comprendre le sens de ce mouvement artistique multiforme. Nous le remercions d’avoir répondu à l’ invitation conjointe des associations Les Amis du Louxor, Histoire et vies du 10e et 9e Histoire, et de nous avoir ainsi permis d’organiser la première des « Conférences du Louxor » . Jacques Bravo, maire du 9e , nous avait aimablement offert l’hospitalité de sa mairie et c’est en compagnie de Thierry Cazaux, conseiller d’arrondissement, délégué au patrimoine et à la culture, qu’il nous accueillit le 8 octobre 2009 dans la Salle du Conseil.

8 octobre 2009, Salle du conseil, Mairie du 9e. Photo Les Amis du Louxor
Pendant une bonne heure et demie, défilèrent sur l’écran des centaines de photographies prises dans le monde entier, illustrant un commentaire dense, rigoureux mais aussi souvent très drôle car Jean-Marcel Humbert sait allier rigueur scientifique et bonne humeur.
L’Egypte antique est une source inépuisable d’histoires et de personnages fascinants qui ont alimenté l’imagination populaire : Toutankhamon et son trésor, la beauté (et le nez ) de Cléopâtre, Isis et Osiris, sans oublier la momie, sujet « porteur » par excellence. Tous les domaines de l’art et de la vie quotidienne furent, à un moment ou à un autre, affectés par l’égyptomanie, de l’architecture à la bande dessinée et la publicité. Cette passion pour l’Egypte n’est pas près de s’éteindre : en ce début de 21e siècle, c’est maintenant dans les jouets d’enfants, les jeux vidéos et sur Internet qu’elle s’insinue.

Le pavillon des éléphants du zoo d'Anvers (Charles Servais 1855-1856). Photo JM Humbert.
Nous remercions Marie-Christine Lavier, présidente de l’association Les Amis de Champollion de nous autoriser à publier le compte-rendu détaillé qu’elle a rédigé.
Publié dans Histoire du Louxor en octobre 2009
L’œil mystérieux du Louxor
« Obey, never trust your own eyes, believe what you are told ». Traduction littérale : « Obéissez, ne vous fiez pas à vos yeux, croyez ce qu’on vous dit » .
Etrange injonction sur une affiche tout aussi surprenante, placardée sur le Louxor pendant une quinzaine de jours puis retirée le 14 octobre. Quel sens donner à cet œil énorme, noir sur fond rouge, qui semblait veiller sur le carrefour Barbès ? Qui nous commandait l’obéissance ?

Louxor, côté boulevard Magenta : affiche «Obey»
Et sur ce bâtiment égyptisant, comment ne pas songer aussi à l’œil oudjat ou œil d’Horus des anciens Egyptiens ? Un symbole protecteur, alors, quasiment un porte-bonheur …

œil oudjat, 945-715 av. J.-C. Paris, Musée du Louvre © Musée du Louvre
Intrigués autant par le graphisme de cette affiche que par son message, nous avons mené une petite enquête.
Publié dans Histoire du Louxor en octobre 2009


