Félix Pyat, dramaturge, élu du Xe pendant la Commune
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23 mai 2011 : cérémonie à la mairie du Xe
Du 12 au 18 septembre 1924, le film Le Chiffonnier de Paris était projeté au Louxor. Dans un article précédent, «Au temps du muet II. Les métamorphoses du Chiffonnier de Paris», Nicole Jacques-Lefèvre avait présenté la «destinée complexe» de ce mélodrame et évoqué la personnalité de son auteur, Félix Pyat (1810-1889), dont s’étaient inspirés successivement les réalisateurs de films Émile Chautard (1913) et Serge Nadejdine (1924).

Félix Pyat en 1871
Publié dans Cinéma en juin 2011
Rideaux à l’égyptienne
On sait que le Louxor possédait un rideau de scène, dont on n’a pas retrouvé jusqu’à présent de reproduction ni d’esquisse. C’est dommage car ce rideau devait être tout particulièrement intéressant. Les cinémas étant en filiation directe avec les théâtres traditionnels, il n’est guère étonnant qu’à leurs débuts on les ait ainsi équipés. La quasi totalité des cinémas à l’égyptienne à travers le monde avaient un tel rideau décoré dans le style dominant, dont quelques uns existent encore aujourd’hui en Amérique du Nord. Il s’agit d’une épaisse toile peinte, du type de celles constituant des décors de théâtre pour les représentations des innombrables Aïda, Cléopâtre, Thaïs ou autres « pharaonneries ». Donc, une toile grossière, un peu du genre de celles utilisées pour les panoramas, non faite pour être vue de près, mais destinée simplement à donner une impression générale. Placée derrière l’habituel épais rideau de velours rouge, elle constituait ainsi véritablement un décor supplémentaire complétant celui de la salle de cinéma.
Publié dans Le pharaon du Louxor en mai 2011
Le Louxor : « une œuvre bien pensée »
Philippe Pumain, architecte du « nouveau Louxor » nous précise la manière dont il analyse le travail de son prédécesseur :

Henri Zipcy
« Zipcy (1873-1950) n’a pas révolutionné l’architecture de l’époque. Par rapport aux frères Perret, il n’apporte rien de nouveau dans l’utilisation du béton, mais il utilise bien ce matériau. Pour lui, et c’est en cela qu’il n’est pas novateur, la structure en béton demeure cachée, et n’est pas affirmée comme un élément constitutif du décor. Ainsi, par exemple, les deux importantes poutres-échelles qui soutiennent le toit et le plafond de la salle sur toute sa longueur, entre l’entrée et l’écran, et qui reposent sur les structures verticales de l’angle du boulevard Magenta, ne sont visibles ni de l’intérieur, ni de l’extérieur du bâtiment, mais uniquement en montant sur le toit terrasse.

Philippe Pumain
Cela étant, du point de vue technique, il connaît parfaitement son travail. L’ensemble est bien dimensionné, rationnel et conçu dans un esprit d’économie des matériaux : c’est une œuvre bien pensée, sans défaut, une sorte de chef d’œuvre. D’ailleurs, on constate que pendant toute la durée de son exploitation, la salle a fort bien fonctionné dans le cadre des règlementations de l’époque. On n’y trouve aucun défaut majeur, si ce n’est dans le domaine du son contre la propagation duquel rien n’avait été prévu. Mais dans ce domaine aussi les contraintes réglementaires n’étaient pas du tout les mêmes qu’aujourd’hui. »
© Philippe Pumain
Publié dans Le projet Louxor en mai 2011
Chantier du Louxor : avril-mai 2011
Le chantier du Louxor avance d’un bon pas : voici les informations précises sur les travaux en cours communiquées aux riverains par la Ville de Paris.
TRAVAUX RÉALISÉS AU MOIS D’AVRIL
- Reprises en sous-œuvre et poursuite des contrevoiles (1)
- Poursuite des travaux de charpente métallique dans la grande salle pour la réalisation de la «boîte acoustique»
- Fin des démolitions partielles et reprises des planchers dans les étages
- Poursuite de la démolition des caves voutées au sous-sol
- Poursuite de la démolition du plancher de la grande salle
- Livraisons et évacuation des gravats (environ 3 rotations par jour)

Renforcement de la structure de la grande salle - avril 2011
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PRINCIPAUX TRAVAUX DE MAI 2011
- Fin des reprises en sous-œuvre et poursuite des contrevoiles
- Réalisation des entre-puits
- Début des terrassements, coffrage des longrines et mise en place des canalisations enterrées
- Mise en place des boites à ressort dans la grande salle pour réalisation de la «boîte acoustique»
- Fin de la démolition de l’escalier existant n° 1 dans les étages
- Coulage du dernier plancher repris au R+ 1
- Fin de la démolition des caves voutées au sous-sol
- Poursuite de la démolition du plancher de la grande salle
- Livraisons et évacuation des gravats (entre 3 et 5 rotations/jour)

Démolitions en sous-sol
La Ville souligne que des efforts sont faits pour limiter autant que possible les nuisances de ce gros chantier : par exemple un arrosage est prévu pendant les phases de démolition pour éviter les dégagements de poussière et un contrôle acoustique des bruits de chantier est mis en place.
Rappel du calendrier
Jusqu’à l’été 2011 : démolitions et gros-œuvre
Eté 2011 – été 2012 : Corps d’état secondaires, finitions
Printemps 2013 : ouverture du cinéma
Suivi du chantier : voir aussi notre article sur la visite de chantier du 30 novembre et la présentation de l’état des travaux fait par l’architecte Philippe Pumain le 31 janvier 2011.
Note :
(1) Contrevoile : mur en béton armé (ou « voile ») appliqué contre un autre mur (en l’occurrence contre les parois périphériques des anciennes caves), en général pour le conforter. C’est le cas au Louxor.
Publié dans Le projet Louxor en mai 2011
Qui êtes-vous, M. Zipcy ?
L’architecte du Louxor
Le Louxor a été accueilli à sa construction en 1921 comme l’une des plus modernes et confortables salles de cinéma de Paris. Aujourd’hui encore son architecture ne cesse d’intriguer les passants et sa façade éclatante restaurée va bientôt illuminer le carrefour Barbès. Mais son auteur demeure dans l’ombre. Le mystérieux M. Zipcy, dont le nom fut longtemps estropié – en M. Zipey ou Ripey notamment – a traversé discrètement l’histoire de l’architecture. Peu de traces de lui dans le vaste champ d’archives qui nous renseignent sur ceux dont les œuvres ont enrichi le patrimoine bâti.
Cet architecte aurait-il signé un coup de maître avec ce Palais du cinéma puis choisi de se réfugier dans une pratique de l’architecture beaucoup moins exposée aux feux de la rampe ? Même ce bâtiment qui fait l’objet de notre attention aujourd’hui a occupé peu de place dans les publications spécialisées. Le reste de son œuvre est méconnu.

Henri Zipcy (1873-1950)
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Henri Joseph Marie Zipcy est né le 10 décembre 1873 à Constantinople dans une famille arménienne catholique originaire de Smyrne (Izmir). Son père, André, est propriétaire de journaux et publie entre autres La Turquie et L’Orient, en langue française. Les archives familiales attestent d’échanges de correspondance entre lui et Pierre Loti. Il appartient à la société aisée de Péra, quartier de Constantinople où se côtoient en bonne entente les Levantins et cette petite communauté arméno-catholique dont il fait partie. Hôtels particuliers, élégantes demeures et palais de la bourgeoisie et de l’aristocratie s’alignent à côté des diverses ambassades, la vie y est agréable, les fêtes nombreuses, et les familles parlent couramment plusieurs langues. C’est donc tout naturellement qu’Henri Zipcy vient étudier en France. Il arrive à Paris en 1889 et, en 1892, aux Beaux-Arts, est élève de Gaston Redon, le frère du peintre.
On possède peu de renseignements sur son activité professionnelle à l’issue de sa formation d’architecte en 1897. S’exerce-t-elle d’abord à Paris, où plusieurs adresses de lui sont attestées à cette époque ? Ou à Constantinople, où il se marie en 1912 avec une Italo-Allemande catholique, Frieda Leonhardi (fille d’un ingénieur à la Régie ottomane des tabacs) ? Le couple s’établit très vite à Paris, au 33, bd Garibaldi, qui sera à partir de 1914 l’adresse du domicile et de l’atelier de l’architecte.

Henri Zipcy, sa belle-mère, sa femme et ses fils (en uniforme du collège Stanislas) en 1926, lors d'un événement familial.
Les époux Zipcy obtiennent la naturalisation en 1928 et donnent à leurs trois fils une éducation française sans rien transmettre de leur histoire. Les enfants étudient au collège Stanislas et connaissent peu de choses de leurs origines. Ce fut d’ailleurs le cas de beaucoup d’Arméniens qui avaient dû quitter la Turquie à cette époque : peut-être les parents voulaient-ils protéger leurs enfants en occultant une part du passé familial et les tragiques événements. L’un des fils Zipcy, Fernand, deviendra architecte et exercera à Cherbourg, où il est décédé en juin 2009.
Un architecte discret
Comme il fut discret avec ses enfants sur son histoire familiale, Henri Zipcy le fut aussi avec eux sur sa carrière. Sa petite-fille décrit un homme sensible et réservé qui se considère davantage comme un « artisan », et dont la descendance sait peu de choses sur l’œuvre réalisée. On peut avoir un peu de mal à imaginer une telle approche de la pratique architecturale à notre époque de « starchitectes ». Si Henri Zipcy a essentiellement exercé son activité durant un demi-siècle pour une clientèle privée, construisant habitations individuelles et commerces, sa pratique a montré, avec le spectaculaire Louxor, qu’il était capable d’innovation et pas seulement d’application artisanale d’un savoir-faire artistique. Les questions demeurent cependant sur la démarche qui l’a conduit à ce style Art déco et ses influences égyptiennes pour ce cinéma. Était-ce son choix ? Ou bien celui de son commanditaire ? Son éducation cosmopolite et ouverte sur plusieurs cultures a-t-elle influé sur ce parti pris ?
Après cet ouvrage, on sait qu’il a participé à des projets d’architecture commerciale ou domestique. Ainsi, sur une photo que possède la famille, on voit une maison en meulière construite par lui à Andrésy dans les années 20, pour son usage personnel (il en a construit une autre dans la même rue pour un ami).

La maison d'Henri Zipcy à Andrésy
Il avait choisi cet endroit calme, en plein milieu des champs, après avoir un temps songé à acheter La Boisserie, à Colombey-les-Deux-Églises, pour l’aménager. L’abandon de ce projet permit une dizaine d’années plus tard au général de Gaulle de l’acquérir et d’en faire son refuge de paix… C’est dans cette maison d’Andrésy que Zipcy décède en 1950.
Quelques traces nous signalent des projets d’Henri Zipcy ; ils n’ont pas eu l’éclat du Louxor… La plupart de ces constructions ont été détruites ou transformées, mais elles racontent une partie de son histoire.
Projets d’Henri Zipcy ayant fait l’objet de demande de permis de construire :
-17, rue de La Tour (16e)
Client : Mme Bouvier
Architecte Zipcy, 33, bd Garibaldi
Ateliers d’artistes en RDC
11 mars 1925
puis 26 juin 1925
-27, rue Ginoux
Client : Marché français des fourrures et pelleteries
Zipcy 35 [sic] bd Garibaldi
Bâtiment pour salles des ventes
Juillet 1920
-27, rue Ginoux
Même client
Zipcy
Salle d’exposition en rez-de-chaussée
-67, rue de Longchamp
Client : de Monbrison
Zipcy, 33, bd Garibaldi
Remise rez-de-chaussée
7 avril 1920
-Bd Magenta
Pour M. Zilberberg
M. Zipey [sic]
Cinéma
7 janvier 1920
-15, rue Fondary
Client : Hurst
Arch. Meister et Zipcy, 12, rue de Bucarest
Habitations de 3 étages
23 juin 1930

L'école Bréguet (Photo "La Technique des travaux", année 1931, p. 65).
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La Technique des travaux, année 1931, pages 64-65
-81 à 89, rue Falguière
Société de l’école Bréguet
Arch. Chifflot, 90, bd Raspail [ce nom figure seul sur le permis mais H. Zipcy a participé au projet, comme l’indique le document ci-dessus. NDLR.]
Constr. 4 étages de locaux scolaires
31 juillet 1929
-Hôtel La Pérouse, 40, rue La Pérouse (16e)
Archi. M. Zipcy
Surélévation (réalisé)
1926
Michèle Alfonsi © lesamisdulouxor.fr
Sources : archives privées
Publié dans Histoire du Louxor en mai 2011
Le Cinéma des Cinéastes
Entretien avec Arnaud Boufassa, directeur du Cinéma des Cinéastes
Après avoir rencontré Jean-Jacques Schpolianski, directeur du Balzac et Patrick Brouiller, président de l’AFCAE et directeur de plusieurs salles en banlieue parisienne, nous poursuivons nos entretiens avec les exploitants de salles de cinéma Art et Essai pour qu’ils nous donnent leur sentiment sur l’ouverture du Louxor en 2013 et nous parlent de leur métier.
Le Cinéma des Cinéastes, situé 7 avenue de Clichy, dans le 17e arrondissement, est un cinéma d’Art et Essai qui dépend de l’ARP, (Société civile des Auteurs-Réalisateurs-Producteurs), dont le siège social est à la même adresse. Il comporte trois salles dont la plus grande peut accueillir 315 spectateurs.

Arnaud Boufassa dans son bureau le 16 mars 2011
Peut-on vous demander quel a été votre parcours personnel ?
J’ai été musicien pendant des années, j’étais percussionniste, auteur, compositeur, arrangeur, j’ai fait de la musique pendant 15 ans, mais j’ai aussi un diplôme d’électromécanicien, j’ai fait beaucoup de décoration, de création de meubles. Je suis assez technique, c’est une des raisons pour lesquelles on m’a engagé ici. J’ai toujours un studio d’enregistrement, donc je suis sensible à la qualité du son, de l’image, à la technicité. J’ai fait aussi du montage vidéo. Puis j’ai été pendant six ans à La Pagode, à la fois directeur et projectionniste. Avant de m’occuper de La Pagode, je m’occupais déjà un peu de manière officieuse du Saint-Germain, du Racine, mais techniquement, quand il y avait des travaux, quand il y avait un problème en cabine. Devenu cinéma en 1931, La Pagode avait été précédemment pendant 30 ans lieu de réceptions, d’où quelques difficultés au sujet de la restauration qui n’a toujours pas été effectuée.
Depuis combien de temps êtes-vous directeur du Cinéma des Cinéastes ? Quelle différence faites-vous entre sa gestion et celle de La Pagode ?
Je suis directeur depuis huit mois, et ici il y a une vision plus dynamique, plus politique, plus culturelle qu’à La Pagode, c’est d’ailleurs tout l’intérêt et c’est assez passionnant. D’autre part, à La Pagode, je ne m’occupais pas de la gestion, tout était centralisé au siège social. La Pagode fait partie d’un ensemble regroupant le Racine, le Saint-Germain des prés, sous l’appellation d’Etoile Cinéma : je regardais le bilan en fin d’année et c’est tout… Il y a plusieurs façons de diriger un cinéma : à la Pagode, cela voulait dire être sur le terrain, s’occuper des équipes, des emplois du temps, de la sécurité des spectateurs… Ici, c’est cela, mais c’est aussi s’occuper de l’organisation des événements, de la gestion, des finances, avoir un regard sur la programmation… Mais je ne suis pas seul non plus, j’ai une équipe formidable.
Combien êtes-vous ?
Nous sommes neuf, parce que le cinéma ne ferme pas. Il faut donc trois caissiers, trois projectionnistes, et j’ai deux assistants. Mais il me semble essentiel de faire partir moi-même des projections, d’être régulièrement à la caisse, de m’occuper des rendez-vous techniques pour les événements, de faire tous les essais techniques. C’est important de montrer aux gens avec qui je travaille que, pour moi, il n’y a pas de sot métier dans le cinéma.
Un restaurant est intégré au cinéma, comment est-il géré ?
C’était d’abord un bistrot qui s’appelait Le père Lathuile, géré en interne, mais c’est une affaire qui a eu du mal à perdurer parce que c’est un métier à part : restaurateur, ça ne s’invente pas. On a donc donné la gérance à un vrai restaurateur en la personne d’Henri Béar, créateur du Cou de la girafe. Et maintenant c’est un bar-restaurant qui marche très bien, c’est très bon.

Le Bistrot, espace convivial au premier étage du cinéma
Quelle est la spécificité du Cinéma des cinéastes ?
C’est qu’il appartient à l’ARP et donc aux 200 auteurs, réalisateurs, producteurs qui participent activement à l’élaboration de la politique cinématographique française mais aussi européenne. Le Cinéma des Cinéastes est un excellent outil d’observation du monde de l’exploitation des œuvres en salle pour l’association. C’est un cas unique, je crois. Certains réalisateurs possèdent une salle de cinéma, mais plusieurs réalisateurs se réunissant pour exploiter une salle, cela n’existe pas ailleurs à ma connaissance.
L’ARP ne finance pas le fonctionnement du cinéma. Nous sommes donc assujettis aux mêmes problèmes que les autres salles indépendantes.
Nous avons un programmateur sous contrat, engagé pour plusieurs années et payé au pourcentage sur les entrées réalisées. Il assure la négociation avec les distributeurs, ce qui permet d’éviter une dépendance trop grande par rapport aux réalisateurs de l’ARP. Notre programmation est axée sur l’Art et Essai, mais ce programmateur a carte blanche. Je vois néanmoins les films qu’il veut programmer, et je peux donner mon avis, même si c’est lui qui décide en dernière instance.
Mais notre spécificité tient aussi au fait que nous sommes un lieu de rencontre, d’échange, nous organisons plus de 150 événements par an, hors exploitation classique. Nous programmons des avant-premières, et des événements divers, privés, en partenariat, par exemple avec la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) ou la SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique).
Pouvez-vous nous parler de votre ligne éditoriale ?
C’est très important : l’Art et Essai, c’est une question de volonté politique. Il faut favoriser la présentation de films de qualité, d’œuvres d’auteurs, une ouverture vers le monde. Prendre un film qui sort sur trente copies à Paris, je n’en vois pas l’intérêt. Donc, même si c’est un bon film, très présent sur les écrans parisiens, je préfère privilégier un film plus petit qui marchera un peu moins bien mais qui sera plus adapté, et donner ainsi la chance à ce film-là d’exister. Il faut seulement choisir le bon film au bon moment, pour qu’il trouve son public, c’est tout un programme…
Aujourd’hui, nous avons un seul film en exclusivité par semaine, qui reste en général à l’affiche trois semaines minimum : à partir du moment où on prend un film, c’est qu’on a décidé de le défendre. Par ailleurs il faut trouver un équilibre entre les films et les évènements : il y a une ligne rouge à ne pas dépasser en termes de programmation. Pour moi, la règle d’or est : pas plus de deux événements par semaine, pour lesquels on ne doit jamais déprogrammer la séance d’un film en exclusivité depuis moins de 15 jours, pour des raisons financières, mais aussi par respect pour le distributeur qui travaille souvent énormément pour nous permettre d’exposer une œuvre en salle. On joue donc les événements sur les films en 3e ou 4e semaine.
L’un de vos problèmes est donc l’équilibre économique ?
Il a été atteint récemment, mais il est toujours en péril. Nous devons prévoir des travaux de réaménagement, un équipement en numérique, etc… La communication est aussi très importante : il faut communiquer visuellement, faire de belles affiches, un site…, mais elle ne peut se développer qu’à partir d’un budget important, donc après fidélisation du public.
Avant mon arrivée, il y avait trois, parfois quatre événements par semaine, ce qui était très périlleux en termes d’équilibre économique. Nous n’avons pas de subvention particulière, et c’est parce que nous faisons beaucoup d’entrées que nous pouvons, ensuite, faire des soirées, qui ne rapportent rien. Et nous avons réussi à avoir des tarifs peu élevés pour fidéliser la clientèle : 8,90 €, et 6,90 € pour les tarifs réduits, ainsi que des cartes d’adhérents, qui donnent droit à des places à 6,30 € pour deux personnes.
Pouvez-vous nous donner des exemples des événements que vous organisez ?
Le Cinéma des Cinéastes a une excellente réputation parce que c’est une salle extrêmement vivante culturellement ; il y a peu de cinémas qui font autant de choses que nous à Paris. Nous avons le Festival « Courts devant », pour les courts-métrages, nous travaillons avec l’ACID, (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion), qui soutient la diffusion en salles de films indépendants et œuvre à la rencontre entre ces films, leurs auteurs et le public. En ce moment nous programmons un « Festival du cinéma israélien », puis nous aurons un festival « Panorama du Maghreb », en partenariat avec la ville de Saint Denis et l’Entrepôt, dans une volonté de visibilité culturelle d’une ligne de métro. Ce sera « l’Axe ligne 13 ».

Le cinéma, sur la très vivante avenue de Clichy, attire un public varié
Comment caractériseriez-vous votre public ?
C’est celui de la fameuse « zone de chalandise » (12 à 15 minutes en transport en commun). Ici, c’est le public cinéphile du 17e et du 18e, très chaleureux, fidèle, intéressé. Les spectateurs ont plutôt la quarantaine et plus, mais il y a aussi des jeunes de 25-30 ans.
Je suis à la caisse deux fois par semaine, le lundi et le vendredi après-midi, d’abord pour montrer que je ne suis pas forcément dans une tour d’argent dans mon bureau. J’adore ça, c’est un moment d’échange avec les spectateurs, je vois des gens passionnés, passionnants. J’adore le public du Cinéma des Cinéastes, assez populaire, au bon sens du terme. Les gens viennent voir les films, ils ressortent, ils viennent parler, chacun a son avis, il y a toujours un regard, ce sont des cinéphiles, il y a beaucoup d’écrivains, beaucoup d’artistes, mais pas seulement, notre public est assez large. Et nous sommes aussi très attachés à notre jeune public.
Pour les jeunes, concrètement, comment faites-vous ? Avez-vous des relations privilégiées avec des écoles du secteur ?
Il y a un peu tout, à travers les dispositifs scolaires, des associations, de la mairie ou non, comme L’Enfance de l’Art, Film et Culture, École et cinéma, qui, à partir d’une programmation annuelle, inscrivent des élèves de collèges ou lycées à qui on réserve des places. Nous avons aussi des écoles qui viennent indépendamment pour des projections : les enseignants nous disent « nous voulons voir ce film, est-ce que vous l’aurez à l’affiche ? » pour le montrer par exemple à des jeunes lycéens et en faire un sujet de débat en cours. On leur réserve donc par exemple 40 places à 14h. Mais nous avons aussi, en dehors du circuit scolaire, des séances spécifiques pour les enfants, le mercredi, samedi et dimanche matin.
C’est la politique générale de l’ARP : éduquer les spectateurs de demain, leur faire connaître autre chose que la télévision et les films américains. On appauvrit le potentiel spectateur, et le potentiel critique des futures générations, si on les abandonne aux seuls films grand public. Il est très important aussi que les enfants aillent très jeunes au cinéma, qu’ils perçoivent que la séance de cinéma est une expérience culturelle partagée, a un rôle social comparable à l’amphithéâtre grec, ou aux récits de veillées d’antan autour de la cheminée.
Que pensez-vous de la future réouverture du Louxor ?
C’est une excellente nouvelle, et j’ai été heureux d’en voir les plans sur votre site. Il est fondamental que la politique à Paris soit aujourd’hui de préserver les cinémas. Évidemment, ce ne sera pas simple, mais ce sera une aventure passionnante, à condition de ne pas plaquer un modèle préétabli ailleurs. Le choix du responsable sera essentiel : il devra naturellement être un passionné de cinéma, défendre une certaine idée du cinéma et du film, mais aussi bien connaître l’ensemble du paysage socio-culturel, et pour cela s’immerger dans le quartier, connaître les commerçants, les associations, et surtout prendre en compte l’ensemble des publics potentiels, savoir attirer les différentes composantes du quartier, savoir fédérer autour de lui, autour du cinéma. Il faut aussi nouer des partenariats avec d’autres lieux culturels du quartier, créer une synergie.
Avec le Centre Barbara par exemple ?
Sans doute. Nous avons par exemple au Cinéma des Cinéastes un partenariat avec le BAL, propriété des Amis de l’Agence Magnum, et dédié à la photographie, qui propose une salle de restaurant, une librairie spécialisée et une salle d’exposition.
Pour un cinéma Art et Essai, il est aussi extrêmement important de susciter des événements autour des films présentés, d’avoir une capacité d’accueil lors des avant-premières, d’avoir un espace où organiser par exemple des soirées. Il faut aussi savoir dynamiser une équipe.
Chaque quartier a sa manière de fonctionner et cela suppose donc une politique particulière pour faire venir les spectateurs. Le cadre particulier du Louxor sera évidemment un élément positif, de même que le choix de dédier une des salles aux cultures du sud : il y a là un potentiel de qualité, encore peu exploité. Comme l’a montré le succès du MK2 à Stalingrad, la réouverture d’un cinéma à Barbès peut, à condition que l’on sache dynamiser la salle, l’intégrer à la vie du quartier, avoir un effet essentiel dans sa transformation, dans sa valorisation.
Propos recueillis par Marie-France Auzépy et Nicole Jacques-Lefèvre, au Cinéma des Cinéastes, le 16 mars 2011.
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Publié dans Cinéma en avril 2011
